Michèle Alliot-Marie réussira- t-elle là où ses prédécesseurs ont échoué ? Quatre ans après la création du Conseil français du culte musulman, qui était censé organiser la formation des imams de France, la nouvelle ministre de l’intérieur, chargée des cultes, a décidé de s’y attaquer à son tour. « C’est un des grands enjeux de l’islam de France », indique- t-on à son cabinet. « Aujourd’hui, les contenus existent, les musulmans sont au pied du mur et l’Etat a la volonté de construire et de maîtriser un islam français ». Plusieurs pistes, déjà explorées ces dernières années pour certaines d’entre elles, sont donc relancées.
Des formations menant à des diplômes universitaires, créés en lien avec des établissements d’enseignement supérieur, à Paris et à Aix-en-Provence, devraient voir le jour début 2008. Elles proposeraient des cours de civilisation, de connaissance des religions, de langue arabe, de sociologie, de philosophie, d’économie et de droit. La formation théologique,« plus délicate » de l’aveu des spécialistes, interviendrait dans un second temps. Maintes fois évoqué, le projet d’une telle formation à la faculté de Strasbourg demeure bloqué, en dépit de discussions.
Parallèlement, à Lille, l’institut privé Avicenne, après des débuts chaotiques, cherche à se rapprocher des universités régionales, tandis qu’à Lyon, la Grande Mosquée étudie la création d’un Centre de civilisation musulmane. Pour la partie théologique, les étudiants pourraient être amenés à se tourner vers des universités du monde arabe,« faute de spécialistes en France ». Si ces projets se concrétisent, ils diversifieront une offre de formation actuellement limitée à l’Institut théologique de la Mosquée de Paris et aux centres de formation de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), installés dans la Nièvre et à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Ceux-ci proposent des cursus de théologie, de civilisation, de langue arabe, de droit musulman, sur un mode traditionnel et parfois discutable sur le plan pédagogique, selon des experts. L’offre actuelle ne couvre pas les besoins. Seuls une quinzaine d’étudiants sortent chaque année des formations de l’UOIF ; et tous ne deviennent pas imams. « Certains l’étaient déjà et viennent compléter leur formation, d’autres se tournent vers l’enseignement ou l’encadrement dans les associations musulmanes », affirme Ahmad Jaballah, responsable de l’institut de Saint- Denis. Les flux et les parcours sont identiques pour les étudiants de la Grande Mosquée de Paris. Interdites d’imamat, les jeunes femmes qui suivent ses formations se destinent à l’enseignement coranique ou à l’encadrement des jeunes.
Tous les acteurs soulignent la nécessité d’améliorer ces dispositifs pour en finir avec des importations d’imams jugées anachroniques et limiter les risques de dérive radicale. Aujourd’hui, entre 1 000 et 1 500 imams exercent en France, dont les deux tiers à titre bénévole. Sur ce nombre, 80 ont été fournis par l’Algérie et autant envoyés par la Turquie. Parfois non francophones, ils sont en décalage avec les demandes des jeunes musulmans français.
D’autres, partisans d’un islam plus rigoriste, partent se former à l’étranger (Yémen, Arabie saoudite ou Syrie), avant de revenir en France. « Pour que l’islam ne devienne pas le travail de ceux qui n’ont pas de travail et que les imams autoproclamés ne conduisent pas à des dérives radicales, il faut avancer sur la formation », confirme Abderrahmane Ghoul, président du conseil régional du culte musulman (CRCM) de la région Provence- Alpes-Côte-d’Azur.
Stéphanie Le Bars
Une nouvelle génération soucieuse d’« adapter le texte au contexte »
ILS SONT jeunes, français ou étrangers, impliqués dans l’islam de France. Représentants d’une nouvelle génération d’imams, on pourrait les croire sortis d’un moule commun. Les voies qui les ont menés à leurs fonctions sont pourtant toutes personnelles, mélange d’opportunités, de traditions et de bricolage.
Grâce aux 35 heures, Abdallah Dliouah concilie sa vie de cadre dans une entreprise publique et ses fonctions d’imam à la mosquée de Villeurbanne (Rhône). « J’ai choisi de ne pas travailler le vendredi après-midi et je peux donc assurer le prêche, donner des cours d’initiation à la religion, répondre aux questions des fidèles… », témoigne ce jeune père de famille, arrivé d’Algérie à 22 ans pour suivre des études en informatique. Aujourd’hui soucieux « d’adapter le texte au contexte », ainsi que le théorise l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), il a acquis sa science religieuse en Algérie, sur les bancs de l’école coranique de son quartier, entre un oncle imam et une mère instruite. « Mon oncle m’a aussi enseigné la grammaire arabe, la jurisprudence musulmane, la vie du prophète ; puis j’ai poursuivi mes études islamiques de manière autonome, avant de devenir l’imam de la mosquée de l’université ». Chaque vendredi, il délivre un prêche de trente minutes. En arabe et en français, devant plusieurs centaines d’hommes et de femmes.
Chaque week-end, Abdelali Mamoun engloutit les kilomètres sur les routes d’Ile-de-France. Ce cadre chez Renault assure le prêche dans plusieurs mosquées « sans être payé ». Né en France, diplômé en histoire de la philosophie, le jeune Abdelali, encouragé par un environnement familial religieux, était parti étudier à 14 ans en Syrie. Il y a passé six ans. « J’ai appris le Coran par coeur, ce qui est plus facile à faire à 14 ans qu’à 20, car c’est une formation sans aucun esprit critique ! » Mais à ses yeux, cette parfaite connaissance du texte ne suffit pas à faire un bon imam français. « Il faut compléter cette formation par de la psychologie, de la sociologie, de l’éducation civique, de l’économie, de l’éthique », énumère le jeune homme, qui plaide par ailleurs pour la mise en place d’une « instance théologique française et un conseil des imams, avec à sa tête un mufti de France, afin de mettre en place des formations qui permettraient de sortir du système actuel, largement organisé autour des nationalités d’origine ». Dernier impératif, selon lui, pour la mise place d’un islam de France : connaître la société française. Une connaissance que Mohamed Ayari, jeune Tunisien arrivé en France il y a cinq ans, estime avoir acquise sur les bancs de l’université de Lyon où il a poursuivi des études en économie appliquée. Il est aujourd’hui imam à Annecy, après avoir suivi trois ans de formation à l’institut de l’UOIF dans la Nièvre. « Je connaissais déjà la moitié du Coran. A Château-Chinon, j’ai en plus suivi des matières adaptées au contexte français, telles que le droit des associations, la psychologie… Il est clair que les imams venant du bled ne répondent pas aux besoins de nos jeunes fidèles. » Mohamed Ayari est l’un des rares imams salariés à plein temps par une association. Il touche le smic.
S. L. B.