Ulm (Bade-Wurtemberg), envoyée spéciale
C’est un itinéraire qui reflète le nouveau visage pris par le terrorisme islamiste : celui d’un jeune Allemand, fils de médecin et d’ingénieur, qui se convertit à l’islam pour se mettre ensuite au service d’un réseau terroriste. Arrêté le 4 septembre en même temps que deux complices, Fritz G., 28 ans, est soupçonné d’avoir tenté de préparer une série d’attentats à la voiture piégée en Allemagne pour le compte de l’Union islamique du djihad (IJU), un groupe sunnite originaire d’Ouzbékistan et lié à Al-Qaida.
Au premier abord, le présumé terroriste semblait mener une existence " normale " à Ulm, ville de taille moyenne du sud de l’Allemagne. Dans la modeste maison en périphérie de la ville où il avait loué un appartement, au rez-de-chaussée, avec sa femme d’origine turque épousée en janvier, l’étudiant à l’épaisse chevelure brune, " plutôt bel homme ", a surtout marqué son entourage par sa discrétion. " On le voyait très rarement, il ne cherchait pas à nouer de contact ", témoigne une mère de famille, qui habite juste en face de cette maison. A l’université technologique où il était inscrit en quatrième année d’études d’ingénieur, le jeune homme ne s’était engagé dans aucune association et n’avait pas attiré l’attention de ses professeurs. " C’était un étudiant aux performances moyennes, qui passait totalement inaperçu ", assure le directeur administratif de l’université, Herbert Jarosch. Derrière cette façade lisse se dissimulait pourtant un converti fanatique, considéré comme la " tête " du trio terroriste.
Fritz G. commence à découvrir l’islam à travers ses camarades de classe turcs. A Ulm, où sa famille est installée depuis qu’il a cinq ans, près de 25 % des habitants sont issus de l’immigration. Lorsqu’il a 15 ans, ses parents, tous deux non croyants, divorcent. A l’époque, il commence à fréquenter le Centre d’information islamique d’Ulm (IIZ) et le Multikultihaus, dans la ville voisine de Neu-Ulm, deux lieux de rassemblement de la communauté musulmane considérés par les services de renseignement comme un vivier pour les djihadistes allemands.
Créées à la fin des années 1990, ces deux associations, dont l’une a été interdite par les autorités fin 2005, prônent un islam radical. L’un des pilotes kamikazes du 11 septembre 2001, Mohammed Atta, et Reda Seyam, soupçonné un temps d’être impliqué dans l’attentat de Bali, en 2002, ont été aperçus dans l’un des deux centres. Trois jeunes Allemands issus de ce cercle ont péri dans des combats en Tchétchénie en 2002. Au contact de ce milieu, le jeune homme se convertit à l’islam à l’âge de 18 ans et se fait désormais appeler Abdullah. Son frère est également converti, mais passe pour un modéré.
La spirale terroriste commence alors lentement à se mettre en place. On aperçoit Fritz G. dans le centre-ville d’Ulm en train de distribuer des exemplaires du journal Pense de manière islamique, édité par des proches du IIZ. En décembre 2004, la police retrouve du matériel de propagande en faveur d’Oussama Ben Laden dans sa voiture.
Au début de l’année 2006, Fritz G. se rend au Pakistan, dans un camp d’entraînement, vraisemblablement en compagnie du Turc Adem Y., l’un des deux autres suspects arrêtés le 4 septembre. La même année, son autre complice, Daniel S., âgé de 22 ans se trouve également au Pakistan. A l’image de Fritz G., Daniel S. est issu d’un milieu social favorisé et s’est tourné très jeune vers un islam radical. Après avoir interrompu, en 2003, sa scolarité au lycée Steinwald, à Neunkirchen, en Sarre, il se serait rendu en Egypte pour apprendre l’arabe et étudier le Coran. Il revient ensuite pour effectuer son service militaire à Sarrelouis. Depuis février 2007, il louait un appartement à proximité d’un centre de rencontre de la communauté musulmane à Sarrebruck. Le jeune homme irritait parfois ses voisins en brûlant, la nuit, des monceaux de CD dans l’arrière-cour ou en priant à voix haute en arabe trois fois par jour. Depuis quelques semaines, il s’était inscrit aux cours du soir d’un lycée pour repasser son baccalauréat technologique.
A la différence de Fritz G. et de Daniel S., Adem Y., âgé de 29 ans, est un enfant de l’immigration. Il est né en Turquie mais vit en Allemagne depuis plus de vingt ans. Au moment de son arrestation, il était domicilié chez ses parents, qui logent avec ses frères et soeurs dans un immeuble gris, en bordure d’une avenue bruyante, à Langen, petite ville près de Francfort. On sait qu’il a travaillé pendant quelque temps comme contrôleur dans les transports en commun avant de se retrouver au chômage. C’est à ce moment qu’il se serait rapproché du milieu islamiste. D’après ses voisins, il portait une longue barbe et s’habillait régulièrement d’un long caftan blanc.
Le parcours de Fritz G. et de Daniel S. a jeté des interrogations sur la communauté des convertis allemands. Près de 18 000 Allemands se seraient convertis à l’islam, selon une évaluation de l’Institut central des archives de l’islam. D’autres estimations évoquent jusqu’à 100 000 convertis. Surtout, le rythme des conversions se serait accéléré ces dernières années, atteignant un pic en 2006 avec 4 000 Allemands devenus musulmans. La validité de ces chiffres reste néanmoins controversée car elle repose sur des sondages partiels menés auprès des associations musulmanes.
La pratique d’un islam modéré reste la règle générale chez les convertis. Mais un nombre infime se laisse séduire par la doctrine islamiste. Les motifs sont variés et dépendent de chaque histoire individuelle, mais les experts identifient souvent une crise personnelle à l’origine de ce penchant. Pour les recruteurs islamistes, ces profils sont les bienvenus. Selon les services de renseignement, les organisations extrémistes recrutent davantage en direction des convertis, qui passent plus inaperçus et peuvent voyager sans difficulté. " C’est un avantage d’avoir dans leurs rangs des Allemands ", souligne Christoph Grammer, porte-parole des renseignements généraux dans le Bade-Wurtemberg.
" Les convertis ont souvent le potentiel le plus dangereux, car ils cherchent à faire leurs preuves ", observe Rolf Tophoven, l’un des principaux experts du terrorisme en Allemagne. Depuis son séjour au Pakistan, Fritz G. était décidé à mettre en oeuvre son projet d’attentat. Une perquisition de la police à son domicile, en janvier, ne l’a pas fait dévier de son objectif. Pas plus qu’un article publié, en mai, dans un journal, qui faisait référence à ses préparatifs d’attentat. Jusqu’à ce que la police allemande l’arrête et mette fin à son sinistre plan.
Cécile Calla
L’islam radical attire plus de convertis, mais très peu deviennent djihadistes
DANS LA PLUPART des pays européens, la tendance est la même : le nombre de conversions à l’islam de personnes jusque-là sans religion ou d’origine judéo-chrétienne connaît une forte augmentation depuis quelques années. Mais, quel que soit le pays, le phénomène demeure difficilement quantifiable. Aucun organisme ou institution ne relève de manière systématique une telle démarche, qui se résume la plupart du temps à prononcer la chahada - la profession de foi attestant de l’unicité de Dieu et de la prophétie de Mahomet -, devant deux témoins.
En France, quelque 3 500 personnes rejoindraient l’islam chaque année. Et le pays compterait, selon les estimations, de 40 000 à 70 000 convertis. Avec une fourchette de 15 000 à 100 000 personnes concernées, l’Allemagne avance des chiffres tout aussi approximatifs. La difficulté est la même en Belgique, qui estime entre 6 000 et 25 000 le nombre de ses nationaux convertis. L’Espagne, avec une population musulmane d’un million de personnes, d’immigration récente, compterait, elle, de 5000 à 20 000 convertis, selon les associations islamiques du pays.
Mariages mixtes
D’une manière générale, les raisons qui amènent à la conversion sont connues. Alors que, dans les années 1970, les Européens devenaient souvent musulmans par la voie du soufisme, le courant mystique de l’islam, à l’issue d’une longue quête spirituelle, les convertis, en majorité des hommes de moins de 40 ans, rejoignent désormais l’islam pour des raisons familiales ou de proximité. La fréquentation de familles de culture musulmane dans les banlieues et la multiplication des mariages mixtes, notamment en France ou en Italie, contribuent au développement des conversions, qui débouchent sur une pratique religieuse plus ou moins assidue.
Parallèlement, dans tous les pays, une minorité croissante embrasse un islam radical. Ces nouveaux convertis se tournent en particulier vers le courant salafiste, qui prône une pratique rigoriste et dont les fidèles se posent volontiers en rupture avec les sociétés occidentales. C’est dans ces mouvances que se retrouvent la plupart du temps les " djihadistes ", ces convertis engagés dans un islamisme politique et combattant. Le procès d’un réseau islamiste, composé notamment de convertis belges et impliqué dans une filière d’acheminement de combattants en Irak, doit s’ouvrir bientôt à Bruxelles.
Stéphanie Le Bars
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