Il n’est pas certain que les travaux débutent avant les élections municipales de mars 2008, mais le maire de Valanjou (Maine-et-Loire) est déterminé : la flèche et la chambre des cloches de l’église Saint-Martin-de-Joué seront détruites. Par seize voix contre une, le conseil municipal en a décidé ainsi au printemps. " Nous avons trois églises pour 2 000 habitants ; sur l’année, le coût moyen d’entretien d’une église s’élève à 12 000 euros. La mairie n’a pas les moyens de financer les travaux de remise en état ", constate simplement Bernard Briodeau.
L’élu reconnaît avoir fait face à " un choix difficile " mais, en dépit de l’opposition d’une partie de ces administrés, ne regrette pas " avoir mis le pied dans cette affaire ". " Je comprends la charge symbolique de ce lieu ; mes propres enfants y ont été baptisés ! Mais cessons de parler de patrimoine ", lance-t-il. " Le département compte plus de 300 églises de ce type. A Saint-Martin, seule la base date du XVe siècle et il n’a jamais été question pour nous de détruire cette partie-là ! " La destruction de la partie haute de l’église coûtera " dans les 280 000 euros ". Le maire est en quête de subventions.
A l’image de Valanjou, des milliers de communes rurales supportent la charge de lieux de culte construits avant la loi de 1905 et s’interrogent sur l’avenir de ces bâtiments. Le patrimoine cultuel français compterait de 40 000 à 100 000 édifices, dont 13 000 sont classés monuments historiques, selon le ministère de la culture. La politique de regroupements paroissiaux imposée ces dernières années par la baisse de la pratique religieuse a entraîné la fermeture totale ou partielle de centaine d’églises.
Pour autant, à peine une dizaine d’entre elles est directement menacée de destruction. Et quelques communes seulement sont passées à l’acte, reconstruisant souvent dans la foulée un lieu de culte mieux adapté à la population concernée. " Depuis une dizaine d’années, on constate que la destruction d’une église n’est plus un sujet tabou ", relève quand même Alain Guinberteau, fondateur du site 40000clochers.com, qui effectue un recensement photographique des églises françaises.
L’Observatoire du patrimoine religieux (OPR), une association récente, qui milite activement pour la préservation des églises, estime " qu’un nombre important des 100 000 bâtiments religieux risque de tomber en déshérence dans les trente ans à venir ". L’OPR, dont la présidente d’honneur est Bernadette Chirac, s’efforce, avec une poignée d’associations locales de défense du patrimoine, de populariser un sujet porteur d’une forte charge symbolique. Selon un sondage publié dans le magazine Le Pèlerin daté du jeudi 13 septembre, et rendu public mardi, lors d’un colloque organisé au Sénat dans le cadre des Journées juridiques du patrimoine, 67 % des personnes interrogées estiment en effet qu’il faut chercher " à préserver le plus grand nombre d’églises ".
Dans certains endroits, le sujet donne lieu à des batailles juridiques sans fin entre association de défense et mairie. Fermée depuis près de vingt ans, l’église d’Arc-sur-Tille (Côte-d’Or) a été promise à la destruction par la mairie en 2005. Créée en 1991, l’association locale Une église pour Arc-sur-Tille (UEPA) s’efforce de sauver le bâtiment. Un ultime rapport d’expert est attendu pour le mois d’octobre. A Eréac (Côtes-d’Armor), c’est au sein même du conseil municipal que s’est manifestée l’opposition au projet porté par Elie Geffray, adjoint au maire et prêtre. " En 2004, au moment où des travaux sont devenus nécessaires sur l’église, j’ai proposé que ce lieu, restauré par des financements publics, puisse servir à toute la population et que l’on réserve la nef et les bas-côtés à des activités culturelles. " L’idée a été rejetée à une voix près. " Aujourd’hui, on a un édifice cultuel remis en état, mais qui ne sert à rien. On y célèbre une messe tous les deux mois, un enterrement de temps en temps. "
Avec d’autres responsables catholiques, M. Geffray reste pourtant persuadé que " donner une nouvelle affectation aux lieux de culte est la condition de leur survie ", d’autant que la dégradation de centaines d’églises, bâties à la hâte au XIXe siècle pour affirmer l’emprise de l’Eglise catholique sur le territoire et aujourd’hui sous-utilisées, va s’accélérer dans les prochaines années. En France, une évolution à l’anglo-saxonne, avec la transformation d’édifices religieux en bâtiments privés aux fonctions les plus insolites - lofts, bars ou boîtes de nuit -, semble pourtant exclue. De même que la cession d’églises à d’autres cultes, comme ce fut le cas récemment en Angleterre, où une église méthodiste a été transformée en mosquée.
Au niveau national, les représentants de l’institution catholique préfèrent insister sur les efforts réalisés par les collectivités locales pour la préservation des églises ou sur la nécessaire application concertée de la loi de 1905. " La destruction d’églises est un épiphénomène ", confie l’un des membres de l’épiscopat. " Leur avenir dépend de la manière dont la présence catholique peut être reconnue dans notre société ", a estimé Mgr Claude Dagens, lors du colloque organisé au Sénat. Quant à l’éventuelle cession d’une église aux musulmans en quête de lieu de culte, " il n’en est pas question ", confie l’évêque d’Angoulême, confronté à cette demande il y a quelques années. " Une affectation cultuelle est liée à l’histoire de manière durable : une église catholique est faite pour le culte catholique. Cela ne nous empêche pas de plaider pour la construction de lieux de culte musulmans décents. "
Stéphanie Le Bars
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Les subtilités de la loi de 1905
HÉRITAGE PARADOXAL des subtilités de la loi de 1905, l’Etat et les collectivités locales sont, en France, propriétaires des lieux de culte catholique construits avant cette date, ce qui représente 90 % à 95 % des cathédrales, églises et chapelles présentes sur le territoire. Les 5 % à 10 % des édifices restants appartiennent aux associations diocésaines, une infime partie étant aux mains de particuliers. La majorité de ces constructions datent du Moyen Age et du XIXe siècle.
A la tête de cette richesse patrimoniale, l’Etat et les collectivités locales en supportent certaines des charges mais ne disposent pas des droits habituellement dévolus aux propriétaires de biens immobiliers. La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, complétée par la loi du 2 janvier 1907, a en effet laissé aux fidèles et aux ministres du culte catholique la libre disposition des églises, faisant de ces derniers les " affectataires " des édifices religieux.
Ainsi, sans en avoir la jouissance, et en dépit de l’interdiction de financement public des religions liée au principe de laïcité, l’Etat, les départements et les communes sont amenés à engager les dépenses nécessaires " pour l’entretien et la conservation des édifices du culte ".
Ces dépenses n’ont pas de caractère obligatoire, mais, ainsi que l’a souligné Jean-Michel Belorgey, président de section au Conseil d’Etat, lors du colloque organisé, mardi 11 septembre, au Sénat dans le cadre des Journées juridiques du patrimoine, " le défaut d’entretien normal est susceptible d’engager la responsabilité de la collectivité ".
ACCÈS INTERDIT
Une disposition qui conduit certains maires à interdire l’accès de l’église du village au public, lorsqu’ils ne disposent pas du financement suffisant pour la réalisation des travaux de mise en sécurité. " On commence par apposer un panneau "Danger" sur les églises, puis on attend que les pierres tombent pour justifier ensuite la décision de destruction ", dénoncent les défenseurs les plus ardents du patrimoine cultuel.
Car, faute de pouvoir en disposer librement, les propriétaires ne peuvent aliéner l’immeuble, le démolir ou en modifier l’état des lieux, sauf lorsque le péril est " imminent " ou lorsque l’édifice a fait l’objet d’une " désaffectation ". Cette démarche, qui suppose l’accord de l’évêché et de la préfecture, est rare.
Autre contrainte, les propriétaires ne peuvent organiser de visites ou d’activités culturelles dans l’édifice religieux sans l’accord de l’affectataire.
S. L. B.
© Le Monde