Par Irène JAMI et Anne-Sophie PERRIAUX et Yves SINTOMER et GIlbert WASSERMAN
mercredi 01 octobre 2003
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La question du foulard islamique à l’école revient sur le devant de la scène. Des voix s’élèvent pour demander son interdiction pure et simple. Au lycée d’Aubervilliers, Alma et Lila ont été provisoirement exclues car elles n’entendaient pas renoncer à couvrir leurs cheveux (Libération du 24 septembre). Cette mesure est illégale au regard de la jurisprudence du Conseil d’Etat comme de la charte européenne des droits de l’homme.
Rappelons les faits : Alma et Lila ont décidé librement de porter le voile islamique contre l’avis de leur père. Au lycée, elles ont accepté d’ôter leur hijab, tout en continuant de se couvrir discrètement la tête. A la rentrée de septembre, elles ont été exclues provisoirement et vont être traduites en conseil de discipline alors qu’elles ne posent pas de problème pédagogique particulier, qu’elles ne font pas de prosélytisme, qu’elles n’ont pas un comportement provoquant. Adossée à certains enseignants, l’administration a recouru à des manoeuvres hélas habituelles en refusant aux élèves l’accès à certains cours pour leur reprocher ensuite leur absentéisme.
Cette décision est scandaleuse sur le plan des principes et pragmatiquement absurde.
La liberté religieuse constitue un acquis fondamental des sociétés occidentales. Elle implique la possibilité de manifester publiquement sa foi, y compris dans les lieux publics. Elle figure en bonne place dans les programmes d’histoire et d’éducation civique. Il est vrai qu’un droit peut être légitimement limité par d’autres principes. En l’occurrence, la laïcité imposerait une interdiction stricte du foulard. L’argument ne tient pas : la laïcité doit s’interpréter aujourd’hui comme une neutralité de l’Etat à l’égard des diverses religions, et non comme une morale se posant en rivalité avec elles. D’ailleurs, la laïcité est invoquée de façon bien unilatérale : jamais un élève n’a été exclu pour le port de la croix ou de la kippa, et ceux-là même qui sont pour l’interdiction ne s’indignent pas que Noël, Pâques ou l’Ascension soient des jours fériés. Le fondamentalisme laïque cache au fond un véritable communautarisme d’Etat.
Faudrait-il alors s’opposer au foulard au nom de l’égalité hommes/femmes ? Cet argument est autrement plus fort (mais n’est guère évoqué sur le plan juridique). Le foulard n’est-il pas dans certains pays le signe d’un ordre patriarcal et autoritaire ? Ne fait-il pas reposer sur les femmes un impératif de pudeur ? Certains pensent qu’il est toujours symbole d’inégalité. D’autres avancent qu’il ne saurait être réduit en tout temps et en tout lieu à un symbole d’oppression, et que les trajectoires qui amènent une jeune fille à le porter dans un pays occidental sont extrêmement diverses. C’est ce que soulignent toutes les enquêtes sociologiques et ce que vient de rappeler la Cour constitutionnelle allemande.
En tout état de cause, il est bien d’autres symboles qui manifestent une inégalité entre hommes et femmes, par exemple dans les modes et les publicités vestimentaires. Dans le contexte français, enfreindre sur ce point un droit aussi fondamental que la liberté religieuse des jeunes filles en voulant les émanciper autoritairement au nom de l’égalité hommes/femmes n’est pas justifié. Comme le disait John Stuart Mill, on prend de grands risques à imposer aux autres un comportement en matière de moeurs au nom de leur propre bien.(...)
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Irène Jami est professeure d’histoire dans le secondaire.
Anne-Sophie Perriaux
est maître de conférences
à l’université de Rouen.
Yves Sintomer est professeur de sciences politiques à Paris-VIII.
Gilbert Wasserman est rédacteur en chef de la revue « Mouvements ».