Car, aux États-Unis, le débat n’est plus seulement - et depuis un certain temps déjà - celui du rapport entre Blancs et Noirs et des politiques de discrimination positive destinées à compenser les inégalités raciales. Avec les effets de la démographie et de l’immigration, " Latinos " et Asiatiques ont modifié l’équilibre - ou le déséquilibre - entre communautés, débouchant sur un véritable conflit de pouvoir entre minorités ethniques.
Maître de conférences à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII, Frédérick Douzet décrit avec une précision chirurgicale l’impact de cette transformation sur les rapports entre communautés. La jeune chercheuse a enquêté sur Oakland (Californie), une ville américaine réputée pour être parmi les plus ouvertes d’un point de vue ethnique et racial. Le point de départ de son enquête est le constat que les Etats-Unis, en particulier la Californie, sont en train de passer d’un système " biracial ", Blanc et Noir, à un système multiculturel où coexistent des minorités, blanche, noire, latino et asiatique.
En tant que ville symbole dans la longue quête du pouvoir par les Noirs, Oakland offre un point de vue extrêmement intéressant. Avec la création des Black Panthers, en 1966, elle avait connu une première expression, spectaculaire, de la volonté des Noirs de se défendre en tant que communauté. Avec l’élection d’un maire noir, en 1977, elle avait aussi expérimenté l’exercice du pouvoir par un représentant d’une minorité ethnique. Une victoire qui témoignait de la prise de conscience, par la minorité noire, des enjeux électoraux. Et qui marquait l’aboutissement d’un long combat pour mettre fin à " l’oligarchie blanche ".
Mais le pouvoir noir a été contesté par les autres communautés. Dans un contexte de récession, l’arrivée massive de nouveaux immigrés a généré d’importantes tensions économiques. " L’immigration fut aussi perçue comme source de rivalités pour l’emploi entre de nouveaux arrivants prêts à travailler à n’importe quel prix et une importante minorité noire, dont une forte proportion se trouvait exclue du marché du travail ", explique Frédérick Douzet.
Dans les années 1990, la concurrence se déplaça sur le terrain politique. A la volonté de leaders noirs de représenter leur communauté, et d’être élus, répondirent des stratégies similaires des minorités asiatique et surtout latino. Des divisions qui contribuèrent, en 1998, à la victoire d’un Blanc pour l’élection municipale, suivie plus tard par la disparition de la quasi-totalité des élus de couleur. D’où un réel ressentiment d’une partie des Noirs vis-à-vis des autres communautés, " accusées d’avoir rendu la ville aux Blancs ".
Or, dans le même temps, la situation des Noirs ne s’est pas améliorée : d’un point de vue scolaire comme dans les rapports avec la police et la justice, Douzet décrit un système qui demeure profondément inégalitaire. " On ne peut que constater la persistance de la question noire. Le système scolaire public est impuissant à atténuer les inégalités, voire les perpétue, tandis que les prisons continuent de se remplir de jeunes Noirs. " Des phénomènes accentués par les effets de la ségrégation spatiale : dans toutes les communautés, les familles les plus aisées tentent de fuir les quartiers les plus pauvres, accroissant du même coup les différences. Le plus souvent au détriment de l’" underclass " noire.
Le bilan d’un demi-siècle de cohabitation entre communautés apparaît ainsi très mitigé. Aucun affrontement n’est certes venu toucher Oakland pendant cette période, alors même qu’elle a longtemps été considérée comme une ville " explosive ". Mais l’importance des rivalités entre communautés souligne combien le rêve de Martin Luther King d’une société " aveugle à la couleur " (colorblind) paraît lointain.
" L’exemple d’Oakland montre à quel point la référence à la couleur reste omniprésente dans les rivalités de pouvoir et la vie politique aux Etats-Unis. " A lire Frédérick Douzet, on ne peut avoir qu’un seul regret : que des études de qualité équivalente, aussi détaillées, aussi argumentées, n’aient pas encore été conduites en France sur des problématiques similaires.
Luc Bronner
La Couleur du pouvoir, Frédérick Douzet
Belin, 382 p., 25 ¤
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© Le Monde