La Cité de l’immigration ouvre mercredi sans célébration
L’immigration a désormais son musée en France. Mercredi 10 octobre, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) ouvre ses portes à Paris, dans le Palais de la Porte-Dorée, l’ancien Musée des colonies. Tout est paradoxe dans la déjà longue histoire de cette institution. Le souhait de ses concepteurs, à la fin des années 1980, était de " valoriser l’immigration en lui faisant sa place dans la mémoire nationale " : personne n’a renié l’objectif de départ, consistant à montrer les apports à la nation française de populations venues d’ailleurs, Belges au XIXe siècle, Chinois et Africains au tournant du XXIe siècle, en passant par les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Maghrébins, pour ne parler que des groupes les plus nombreux.
Mais le projet n’a jamais été complètement assumé politiquement, ni par la gauche ni par la droite. Sans doute jugé trop " chiraquien " - il est présidé par Jacques Toubon -, le nouveau musée ne sera pas inauguré par Nicolas Sarkozy. Ni par Brice Hortefeux, le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement, qui défend en ce moment une loi critiquée jusque dans les rangs du gouvernement pour la méfiance qu’elle traduit envers les immigrés.
L’intitulé même de son ministère avait provoqué, en mai, la démission de plusieurs historiens du conseil scientifique de la Cité, dont le spécialiste des politiques d’immigration Patrick Weil. Les mêmes, néanmoins, saluent aujourd’hui dans Le Monde l’ouverture de la CNHI et lui souhaitent longue vie, parce que " le rôle majeur joué par l’immigration dans l’histoire contemporaine de la France est enfin reconnu par la communauté nationale ". Un quart des Français ont au moins un parent ou un grand-parent étranger, estime l’Institut national d’études démographiques.
© Le Monde
La France immigrée
Fausses demandes d’asile, fraudes au regroupement familial, franchissement illégal de frontière, communautarisme... Le débat actuel sur l’immigration semble polarisé par les abus et dangers créés par l’entrée des étrangers en France. Le modèle d’intégration à la française aurait connu son heure de gloire, dopé par une croissance régulière et une volonté farouche des nouveaux arrivants, souvent catholiques, toujours blancs, de s’intégrer au creuset national. Puis les temps, comme l’origine géographique et religieuse des migrants, auraient changé...
C’est une tout autre perspective que nous livre la nouvelle Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Soucieuse de " dépassionner le débat " sans fermer les yeux ni forcer le trait. Bons et mauvais immigrés ? Immigration subie et immigration choisie ? Le " regard " sur les deux siècles passés auquel elle nous invite est bien différent. " Terre d’accueil ", mais aussi " terre hostile ", le pays a toujours manifesté une ambivalence à l’égard de " ses " étrangers. Des Italiens aux Polonais, des massacres d’Aigues-Mortes, en 1893, aux expulsions de mineurs dans les années 1930, tous se sont heurtés, dans leur intégration, à de fortes résistances. Cette histoire rappelle d’ailleurs, à ceux qui l’auraient oublié, que l’Etat n’a pas attendu Nicolas Sarkozy pour manier la matraque.
Mais, au-delà des difficultés, la Cité témoigne surtout de l’extraordinaire apport de l’immigration à la société française : du travail à la culture, des loisirs à la langue, du sport à la cuisine, sans oublier la science. La Cité qui ouvre ses portes en témoigne : l’" identité française " existe. Mais elle n’a cessé de se métisser. Comme hier, la France sans doute continuera à se cabrer devant ce qui est souvent perçu comme une menace étrangère. Mais, comme hier aussi, elle finira par mesurer et admettre ses besoins de main-d’oeuvre, de dynamisme démographique, d’apports culturels.
Il n’est qu’à regarder l’histoire de la Cité pour s’en convaincre. Certes, la gauche n’a pas saisi l’importance du projet. Et le gouvernement actuel a choisi, jusqu’ici, de l’ignorer. Mais les faits sont là : mercredi 10 octobre, la France aura son Musée national de l’immigration, et l’on peut faire le pari que Nicolas Sarkozy finira par s’y rendre. Il aura d’autant moins de difficultés à le faire que ce musée a choisi, délibérément, d’éviter le sujet qui fâche : celui de la colonisation. Or c’est bien cette histoire commune, ce " secret de famille " entre la France et ses anciennes terres d’outre-mer, cette histoire douloureuse et refoulée qui accentue les difficultés d’intégration des dernières vagues d’immigration, maghrébines et africaines. Ce musée n’aura pleinement rempli son rôle que lorsqu’il cessera de l’occulter et saura inviter la société française à l’assumer.
© Le Monde
Voulue par Jacques Chirac, la Cité nationale de l’immigration ouvre dans une grande discrétion
Pensée par des intellectuels de gauche dès 1989, enterrée par Lionel Jospin en 1998, la Cité se veut un lieu de mémoire et de recherche
Mercredi 10 octobre, après environ vingt ans de gestation, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) ouvre enfin ses portes à Paris. En toute discrétion. Nicolas Sarkozy, qui le 17 septembre n’avait pas manqué d’inaugurer la Cité de l’architecture et du patrimoine, souhaitant " remettre l’architecture au cœur de nos choix politiques ", n’a cette fois pas choisi de marquer l’événement. Cette nouvelle Cité, qui consacre l’apport de l’immigration à l’histoire de la France, ne sera inaugurée ni par le président ni par le ministre de l’immigration, Brice Hortefeux.
Tout juste, la ministre de la culture, Christine Albanel, se rendra-t-elle, à 19 heures, sur les lieux. Comme si la droite, à l’heure des polémiques sur l’ADN et les tests de filiation, ne voulait pas reconnaître un enfant qu’elle jugerait aujourd’hui illégitime.
Pourtant, c’est bien elle qui a permis la finalisation d’un projet que la gauche avait longtemps boudé. Un rêve né en 1989 dans la tête d’un fils d’immigré algérien, alors conseiller municipal (Génération écologie) d’Aubervilliers, Zaïr Kedadouche, relayé par une poignée d’historiens convaincus comme Gérard Noiriel et Pierre Milza. L’enjeu est " civique et politique " clament-ils : " Valoriser l’immigration en lui faisant sa place dans la mémoire nationale. " Leur argumentaire est détaillé, leur projet déjà précis. Mais à l’Elysée, où siège François Mitterrand, comme dans les ministères, ils se heurtent à la frilosité d’une gauche obsédée par les succès électoraux du Front national.
Mis en sommeil mais jamais enterré, le projet trouve une seconde vigueur en 1998. L’équipe de France black-blanc-beur vient de remporter la coupe du monde de football. Les esprits ont mûri espèrent les pères du projet. Lionel Jospin, premier ministre, réclame même à Driss El Yazami, vice-président de la Ligue des droits de l’homme, et au conseiller d’Etat Rémy Schwartz, une mission sur la faisabilité d’un tel lieu. Et puis... plus rien. Côté immigration, Lionel Jospin refuse tout angélisme. Côté culture, ses services ne veulent pas d’un projet susceptible de dénaturer l’idée de musée. Dans les milieux de l’immigration, on parle dorénavant du projet comme d’un " serpent de mer ".
" NOUVELLE POLITIQUE "
La divine surprise viendra paradoxalement du 21 avril 2002. Après sa victoire face à Jean-Marie Le Pen, Jacques Chirac propose une " nouvelle politique d’intégration ". " Il avait la conviction que pour apaiser les choses, il fallait les nommer, comme sur l’esclavage ", se souvient Frédéric Salat-Baroux, alors secrétaire général adjoint de l’Elysée. Pour prendre la tête de la mission de préfiguration, le président choisit Jacques Toubon. L’objectif n’a pas varié : concevoir un musée sur l’histoire de l’immigration, stimuler la recherche, nourrir les programmes éducatifs et animer le vaste réseau associatif spécialisé.
M. Toubon se passionne pour le projet. D’abord surpris par cette nomination, historiens et responsables associatifs saluent la pertinence du choix. Le fin politique met à profit ses talents de négociateur et l’ampleur de ses réseaux. " Il a aussi étouffé les résistances de son ancienne administration ", raconte l’ancien recteur Philippe Joutard, membre du conseil d’orientation. A commencer par l’ex-directrice des musées de France, Françoise Cachin. Convaincue qu’un musée sans collection relève de l’hérésie, celle-ci claque la porte fin 2003. La victoire est totale en juin 2004 : Jean-Pierre Raffarin donne son feu vert pour installer le musée dans le Palais de la Porte-Dorée, ancien Musée des colonies.
Le reste tient du classique parcours du combattant propre à tout projet d’envergure nationale, partagé entre quatre tutelles (intérieur, affaires sociales, éducation nationale, culture), sur un domaine politiquement sensible : difficultés administratives, retards de chantier, jusqu’à la démission des instances de la Cité de la quasi-totalité des historiens associés au projet, soucieux de dénoncer " l’amalgame " opéré par le gouvernement entre immigration et identité nationale...
Mercredi 10 octobre, c’est au public qu’il reviendra de marquer l’événement. Les visiteurs croiseront peut-être quelques conseillers des différents ministres de tutelles. Et qui sait, l’ancien président de la République, Jacques Chirac, dont l’entourage assure qu’" il aurait aimé inaugurer la Cité " et qu’" évidemment ", il s’y rendra tôt ou tard.
Nathaniel Herzberg et Laetitia Van Eeckhout
© Le Monde
Mémoire de l’immigration
La Cité de l’histoire de l’immigration est une belle idée, si elle n’est pas détournée de sa fonction
La Cité nationale de l’histoire de l’immigration ouvre ses portes sans tambour ni trompette, comme si les plus hautes autorités de l’Etat cherchaient aujourd’hui à minimiser l’événement. Et, pourtant, l’ouverture de ce lieu de mémoire marque un moment important dans la vie politique et culturelle française. Le rôle majeur joué par l’immigration dans l’histoire contemporaine de la France est enfin reconnu par la communauté nationale.
En mai, nous avons démissionné du conseil scientifique de la CNHI, en dépit de notre attachement à ce projet, parce que la création du " ministère de l’immigration et de l’identité nationale ", par son intitulé même, contredit les objectifs civiques que poursuit la Cité. Cette association de mots ne pouvait que conforter les stéréotypes et les préjugés qui existent aujourd’hui en France sur l’immigration.
Quatre mois après la création de ce ministère, nous constatons, hélas, que nos craintes étaient fondées. Les immigrés sont présentés, désormais, comme une menace pour l’identité nationale, comme des fraudeurs en puissance, des suspects qui doivent recourir à des tests ADN pour prouver leur bonne foi et leur bon droit. L’histoire de l’immigration est fréquemment mobilisée pour justifier ces mesures, dans des discours opposant les " bons " immigrés d’hier, respectueux des " valeurs républicaines " et qui " ont fait l’effort de s’intégrer ", aux " mauvais " d’aujourd’hui.
Le projet défendu par la CNHI va à l’encontre de ces stéréotypes. Ceux qui l’ont conçu et porté ont toujours refusé de les cautionner, de même qu’ils ont toujours refusé d’entrer dans les polémiques stériles opposant les adeptes de la repentance et les tenants de l’antirepentance. La CNHI est un établissement culturel qui a une vocation éducative. Sa principale mission est de faire mieux connaître l’histoire des migrations pour combattre les contre-vérités et les fantasmes ; c’est la seule façon de former des citoyens un peu plus tolérants et respectueux des autres.
En dépit des difficultés qui ont jalonné sa mise en place, cette Cité est le résultat d’un travail collectif auquel ont contribué associations, chercheurs et acteurs de la vie publique, tous convaincus, au-delà de leurs divergences de vues, qu’il fallait changer le regard sur l’immigration. A contre-courant de l’offensive actuelle, on peut faire le pari que cette idée reste et sera partagée par un très grand nombre de Français. Pour toutes ces raisons nous souhaitons longue vie à la CNHI. Mais nous appelons à la vigilance pour éviter que ce lieu de mémoire soit détourné de sa fonction première.
Marie-Claude Blanc-Chaléard, historienne Paris-I ; Geneviève Dreyfus-Armand, historienne ; Nancy L. Green, historienne EHESS ; Gérard Noiriel, historien EHESS ; Patrick Simon, démographe INED ; Vincent Viet, historien IDHE ; Marie-Christine Volovitch-Tavarès, Patrick Weil, historien CNRS-Paris-I.
© Le Monde