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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Prendre le voile (Le Monde, 1er novembre 2007)



Maryam Brigitte Weiss

Fille d’un mineur de la Ruhr, éduquée dans la religion protestante, cette enseignante s’est convertie à l’islam au début des années 1990. Elle attaque en justice l’administration de son Land, qui lui interdit d’enseigner voilée

Il est bien difficile de résister à sa bonne humeur. Quand elle évoque sa religion, Maryam Brigitte Weiss, une Allemande de 52 ans convertie à l’islam, ressemble à une jeune fille rieuse. " Je ne pourrais pas en avoir une autre ", s’écrie-t-elle tout sourire. Cette enseignante - en primaire et collège - à la silhouette arrondie applique avec ferveur les préceptes musulmans : elle ne boit pas d’alcool, fait ses prières quotidiennes, jeûne pendant le ramadan et dissimule ses cheveux blonds grisonnants derrière un foulard de couleur dès qu’elle sort de chez elle.

" Je fais les choses à 100 % ou je renonce ", explique cette ancienne protestante, membre de la direction et responsable des questions de femmes au sein du Conseil national des musulmans (ZMD). Fidèle à ce principe, elle vient d’engager une bataille juridique contre l’administration de sa région, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui interdit au personnel enseignant de porter le voile à l’école depuis 2006.

Obstinée, elle refuse d’enlever son foulard pendant ses cours. " Ce n’est qu’un élément de la pratique religieuse, mais sans lui l’ensemble s’effondre. " En guise de compromis, Brigitte Weiss a proposé de se voiler plus discrètement en laissant apparaître son cou et ses oreilles. L’administration a refusé cette offre. Le tribunal a débouté Mme Weiss de sa plainte au mois d’août. Loin d’abandonner, elle a fait appel et menace désormais d’aller devant la Cour constitutionnelle.

Aussi longtemps qu’il lui en souvienne, la religion a toujours été présente dans la vie de cette fille d’un mineur de la Ruhr, qui a grandi dans une famille protestante. Sa mère lui faisait dire ses prières et la jeune fille participait à l’organisation de l’office. De 16 à 19 ans, elle a été scolarisée dans un internat protestant. Elle suivra même, au début de sa carrière, des cours de religion protestante afin de pouvoir l’enseigner à l’école.

L’islam est arrivé dans sa vie de manière anodine. " J’étais satisfaite de ma religion, je n’ai pas eu de crise. " Les premiers contacts avec le monde musulman se font par l’intermédiaire des écoliers. En rendant visite à des parents d’élèves musulmans, elle découvre une religion " qui imprègne en permanence le quotidien ". Il y a les références permanentes à Dieu dans la conversation, les interdits alimentaires, le tapis de prière... Brigitte Weiss est fascinée par ce monde dans lequel " Dieu a toujours la priorité ".

Au fil du temps, elle se lie d’amitié avec des familles musulmanes et rencontre des Allemandes converties. Un été, elle accompagne même une famille au Maroc. " Il n’y a pas eu un moment décisif, tout s’est construit à la manière d’un puzzle. " Jusqu’au jour où elle décide de sauter le pas. Elle ne se souvient plus de la date exacte de sa conversion, qu’elle situe au début des années 1990. Cet oubli la surprend elle-même. " J’ai pourtant l’habitude de tout noter dans mon agenda. " Elle se rappelle avoir pris une douche, puis avoir déposé une serviette de bain en direction de La Mecque avant de réciter quelques prières, sans aucun témoin. C’est tout. " C’est une affaire privée entre Dieu et la personne concernée. "

Après sa conversion, elle a ajouté le prénom Maryam, " proche de Marie et Myriam ", à son nom et a rapidement adopté le foulard, " une recommandation ferme du Coran ". Au début, " il glissait tout le temps ", raconte-t-elle dans un rire. L’espace d’un instant, elle semble être redevenue une jeune fille qui se réjouit de sa nouvelle garde-robe. Son armoire contient cent vingt foulards, pour les assortir toujours à ses vêtements. A l’image de sa tenue vestimentaire d’aujourd’hui : une tunique blanche, un pantalon rose bonbon et un foulard rose pâle. " Sinon, on peut très rapidement ressembler à une femme de ménage. "

Les autres règles religieuses ne lui ont pas posé plus de difficultés. Avant de se convertir, elle était végétarienne et elle ne buvait quasiment pas d’alcool. Elle semble n’avoir qu’un seul regret : avoir arrêté de nager. Après sa conversion, elle a renoncé à fréquenter les plages pour échapper aux regards masculins. " Je n’ai pas le courage d’enfiler un uniforme qui me couvre de la tête aux pieds. "

Ce nouveau mode de vie a choqué son entourage. Au début, sa mère était très sceptique. " Depuis, c’est devenu complètement normal pour elle. " Avec son père, " très malade à l’époque de - sa - conversion ", elle n’a pas osé évoquer le sujet.

Parmi ses amis, beaucoup ont pris leurs distances. " Ils avaient le sentiment de ne plus pouvoir me parler comme avant. " Aujourd’hui, elle passe la plus grande partie de son temps en compagnie de musulmans. " C’est plus simple quand tout le monde a le même arrière-plan. " Elle semble tout aussi peu nostalgique à l’évocation de son divorce, survenu en 1989, quelques années avant sa conversion. " Cela a été une séparation sans drame. " Ce sont, entre autres, des motifs religieux qui l’ont poussée à cette décision après onze ans de mariage. " Non croyant, mon mari avait souvent tendance à se moquer de ma pratique religieuse. " Une seule pensée vient assombrir son visage : elle aurait souhaité avoir six enfants. " Mais l’occasion ne s’est pas présentée. "

Comme la plupart des convertis, elle défend sa religion avec beaucoup d’énergie. Elle affirme que les histoires de mariages forcés ou de femmes contraintes de se voiler " n’ont rien à voir avec l’islam ".

Sa voix monte d’une octave quand elle évoque son combat pour le port du voile. " J’exige l’exercice de mes pleins droits garantis par la Loi fondamentale allemande ", crie-t-elle en tapant du poing sur la table. Elle souligne qu’il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat en Allemagne et que les juifs et les chrétiens ont le droit de porter leurs signes religieux. " Pendant des années, plusieurs enseignantes voilées ont fait cours sans que cela pose des problèmes. "

Le directeur de son établissement n’est pas de cet avis. Il affirme que " certains élèves sont troublés " par son comportement. Brigitte Weiss est estimée pour ses qualités d’enseignante, mais son attitude laisse plusieurs de ses collègues perplexes. Elle avoue que ses élèves, âgés de 10 à 16 ans, l’interrogent souvent sur son voile. " J’essaie de leur répondre le plus brièvement possible pour ne pas être accusée de prosélytisme. " Pour confirmer que son professionnalisme n’est en rien menacé par le port du foulard, elle montre avec fierté le cahier de remerciements remis par ses élèves à la veille de l’été. Il y est inscrit qu’elle est " la meilleure professeure du monde ".

Cécile Calla

© Le Monde

1955

Naissance dans le bassin de la Ruhr.

1974

Passe son baccalauréat dans un internat protestant.

1980

Début de sa carrière d’enseignante en primaire et en collège.

DÉBUT DES ANNÉES 1990

Se convertit à l’islam.

2001

Membre de la direction du Conseil national des musulmans (ZMD).

2007

Rejet de sa plainte contre l’interdiction du port du voile à l’école. Elle fait appel.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Allemagne - école - Foulard islamique