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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Politis, 11-09-03
Islam et altermondialisme : le défi de l’universel
par Pierre Khalfa

Pierre Khalfa poursuit le débat entre Tariq Ramadan et Bernard Cassen sur les rapports entre islam et altermondialisme.

http://www.politis.fr/article.php3?...

Dans une tribune publiée par Politis le 19 juin, Tariq Ramadan interpelle les altermondialistes. Ceux-ci seraient, selon lui, incapables « d’une prise en compte sérieuse de la diversité culturelle et religieuse [...], leur discours sur le plan culturel reste nourri par de vieux schémas coloniaux ». Leurs slogans, comme « le droit des peuples à l’autodétermination et à la démocratie », seraient de « très anciens slogans des diverses tendances de la gauche ». Le mouvement altermondialiste connaîtrait ainsi un « déficit de démocratie et d’ouverture ».

La charge est sévère et il faut la prendre au sérieux. D’abord parce que son auteur déclare inscrire son combat dans le mouvement citoyen actuel contre le capitalisme néolibéral, ensuite parce que les problèmes posés ne peuvent être ignorés. Peut-on imaginer « que les musulmans puissent, à partir de leurs convictions et de leurs valeurs, être porteurs de changements ? » Le mouvement altermondialiste doit-il promouvoir des valeurs universelles qui transcendent les identités culturelles et religieuses ?

La réponse à la première question est apparemment simple. L’islam, peut-être plus encore que les autres religions, ne forme pas un tout homogène. Il serait absurde d’identifier tous les chrétiens aux adeptes de monseigneur Lefevre ou aux fondamentalistes protestants, et les juifs aux disciples du rabbin Kahane. De même, la plupart des musulmans ne partagent pas une vision rétrograde de l’islam. Tout préjugé concernant l’islam doit donc être combattu, et Tariq Ramadan n’a pas tort de dire que le mouvement altermondialiste n’est pas exempt de « discours superficiels, sinon dangereux sur l’islam ».

Comme des juifs et des chrétiens, des musulmans peuvent évidemment, « à partir de leurs convictions et de leurs valeurs », rejoindre le mouvement altermondialiste. Comme le montre l’exemple de la théologie de la libération, la foi peut être un point d’ancrage pour mener un combat émancipateur. Mais cette reconnaissance n’empêche pas qu’un débat puisse s’instaurer sur les opinions des uns et des autres.

Ainsi, s’il est légitime que des musulmans veuillent être reconnus comme musulmans, il est tout aussi légitime de leur demander de reconnaître à d’autres le droit de ne pas croire en Dieu, y compris des personnes d’origine musulmane. Bref, d’intégrer l’athéisme dans leur vision du monde. De plus, un des grands apports des combats du passé a été de considérer que la société fait ses lois (bonnes ou mauvaises), et que les êtres humains peuvent donc les changer. Cette conception est à la base de tout combat émancipateur. Or, elle semble poser problème à Tariq Ramadan. Dans son livre d’entretien avec Alain Gresh [1], il reconnaît que le Coran prône une inégalité en matière d’héritage pour les femmes. Il propose donc que l’État intervienne pour compenser financièrement cette discrimination. Il ne propose pas de changer une loi dont il admet qu’elle est mauvaise, mais simplement d’en atténuer les effets. Il s’agit là d’une divergence fondamentale qui renvoie à la question de la source du droit. Est-elle dans les décisions des êtres humains - que l’on peut espérer les plus justes et démocratiques possibles - ou contenue une fois pour toutes dans un livre, fût-il considéré comme sacré ?

Ce point nous amène au problème de l’universalité. Le mouvement altermondialiste se situe dans le prolongement des mouvements d’émancipation du passé. Ces mouvements sont nés en Occident, dans un univers culturel fortement marqué par le christianisme et cependant hétérogène. Ils ont réussi à produire un certain nombre de valeurs - l’égalité de principe des êtres humains, la démocratie, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, etc. - qui visaient à transcender cette hétérogénéité. Il a fallu ensuite un long combat pour que les droits qui en découlaient ne soient pas seulement réservés aux hommes blancs des classes dominantes occidentales mais soient reconnus comme devant s’appliquer à toute l’humanité.

L’existence de ces valeurs n’a certes pas empêché que l’Occident produise, avec le nazisme, la monstruosité la plus absolue, ni que les mouvements d’émancipation aient été, pour beaucoup, dévorés par le cancer stalinien. Elles restent cependant un point de repère fondamental, alors que nous menace un autre danger, celui de voir la loi du profit et le droit du commerce et des affaires devenir des règles auxquelles devraient se soumettre toutes les activités humaines et la vie elle-même. Alors, disons-le tout net : oui, bien qu’elles soient nées en Occident, ces valeurs ont une portée universelle dans laquelle tout courant progressiste, même issu de l’islam, doit pouvoir se reconnaître.

Il y a là un double défi. Le premier concerne le mouvement altermondialiste. Il doit pouvoir intégrer en son sein des courants politiques se réclamant de l’islam, comme les mouvements d’émancipation du passé ont fini par intégrer, non sans difficulté, des organisations se réclamant du christianisme et du judaïsme. Le second concerne les courants islamistes progressistes. À partir de leur spécificité, ils doivent être capables d’embrasser la cause de l’humanité tout entière. Une double transformation donc.



[1] L’Islam en questions, Actes Sud/Babel, 2002.



* Thème(s) associé(s) à l'article :
Islam - Mouvement altermondialiste