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Islam & Laïcité >> Revue de presse

La République a besoin de croyants, dit Sarkozy (Le Monde, 22 décembre 2007)

A Rome, le chef de l’Etat critique la laïcité à la française

Le " discours du Latran " laissera plus de traces que la visite officielle de Nicolas Sarkozy, jeudi matin 20 décembre au Vatican, au pape Benoît XVI. Les deux hommes ont constaté leur proximité de vues sur la place de la religion dans la vie publique et, à l’étranger, sur le Liban, le Proche-Orient, l’Afrique, et la libération des otages de Colombie. Le discours prononcé jeudi soir par le président français à la basilique du Latran, lors de la prise de possession - toute symbolique - de son siège de " chanoine d’honneur ", est un acte politique d’une autre ampleur, une tentative d’enterrer la " guerre des deux France " (cléricale et révolutionnaire) et de réconcilier, pour de bon, la République laïque et l’Eglise catholique.

C’est la première fois que Nicolas Sarkozy en tant que président - il avait déjà affiché ses convictions comme ministre de l’intérieur - choisissait aussi nettement son camp, sans complexe ni dogme préétabli, sur un terrain aussi miné. Le discours du Latran est, d’abord, une relecture de l’histoire de France à partir de ses " racines " chrétiennes, d’évidence inspirée par Henri Guaino et Max Gallo, qui faisaient partie de la délégation française à Rome. " Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes, martèle M. Sarkozy. J’assume pleinement le passé de la France et ce lien particulier qui a si longtemps uni notre nation à l’Eglise. "

Nicolas Sarkozy rappelle comme le christianisme a façonné la nation française, sa culture, son éthique, ses arts et cite Pascal, Bossuet, Péguy, Claudel, Bernanos, Mauriac, Maritain, Mounier, René Girard et des théologiens comme de Lubac et Congar. Il ne craint pas d’évoquer les " souffrances " infligées au clergé par la loi de séparation de 1905 (expulsion des congrégations, querelle des inventaires). L’interprétation aujourd’hui consensuelle de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 relève, dit-il habilement, d’une " reconstruction rétrospective ". Mais on ne bâtit pas l’avenir d’une nation en ressassant les " blessures du passé ".

C’est un ton nouveau. Pour Nicolas Sarkozy, la religion n’est plus un tabou, alors que, pour François Mitterrand ou Jacques Chirac, elle relevait d’abord de la conviction privée. Sur les " racines " chrétiennes, le président de la République prend ostensiblement ses distances avec Jacques Chirac, avec Lionel Jospin et aussi Valéry Giscard d’Estaing, ex-président de la Convention européenne, qui avaient invoqué la laïcité " à la française " pour faire obstacle à la mention des racines chrétiennes de l’Europe dans le préambule du traité constitutionnel. On doute cependant que Nicolas Sarkozy relance la polémique dans l’Union sur cette épineuse question.

La laïcité, selon Nicolas Sarkozy, n’est pas en péril, mais le discours du Latran en propose une autre pratique. Il n’est pas question de remettre en cause les " grands équilibres " de la loi de 1905, dont Jacques Chirac disait qu’elle était un " monument " inviolable. Mais, à contre-courant des campagnes hostiles à la religion liées à la montée des intégrismes, puis d’un " antichristianisme " si souvent dénoncé par René Rémond, enfin d’un nouvel athéisme revendiqué par le philosophe Michel Onfray, le président affirme que la France a tout à gagner à une " laïcité positive ", à une reconnaissance effective de la place des courants spirituels dans la vie publique, à leur concours dans la définition d’une " morale " pour le pays.

" SACRIFICES "

Des allusions à une laïcité " épuisée " ou guettée par le " fanatisme " vont faire des vagues. Ne craignant pas de choquer, M. Sarkozy dit que l’intérêt de la République est de compter des populations qui " croient " et " espèrent " et qu’il n’est pas de bonne politique sans référence à une " transcendance ". A Rome, on n’en attendait pas tant. Les catholiques n’ont jamais été si bien traités. Dans un troisième temps, le président lance un appel aux " catholiques convaincus " pour qu’ils l’aident à répondre au besoin de sens, de repères, d’identité et d’espérance. Il loue l’exemple des moines de Tibéhirine et de Mgr Claverie, évêque d’Oran, tués en 1996 en Algérie.

S’il n’a pas un mot pour l’islam, il confirme l’utilité de la commission Etat-Eglise catholique lancée, en 2002, par Lionel Jospin, reprise par ses successeurs. Et, dans un hommage au clergé français pour les " sacrifices " endurés, sans précédent dans la bouche du président d’une République laïque, il arrachera bien des sourires sur le visage des cardinaux, évêques, prélats et prêtres venus l’écouter, en tentant cette comparaison entre la vocation sacerdotale et celle de chef de l’Etat : " On n’est pas prêtre à moitié. Croyez bien qu’on n’est pas non plus président à moitié. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même, je sais ceux que j’ai faits pour réaliser la mienne ! " Curieux discours que celui du Latran fondateur, mais aussi naïf et un peu provocateur.

Henri Tincq

© Le Monde

Editorial

L’appel du Latran

Chanoine d’honneur " de Saint-Jean-de- Latran, Nicolas Sarkozy prend sa nouvelle charge, purement honorifique, très au sérieux. Dans le discours - ou peut-être devrait-on dire l’homélie - qu’il a prononcé, jeudi 20 décembre dans la basilique romaine, le président de la République a souhaité " l’avènement d’une laïcité positive " qui, " tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas les religions comme un danger mais comme un atout ". Une " laïcité positive " ? Aristide Briand, l’un des pères de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat, voyait dans cette législation - consacrant le principe selon lequel " la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte " - une oeuvre d’apaisement garantissant le libre exercice des religions.

Mais M. Sarkozy va plus loin. Jacques Chirac considérait la loi de 1905 comme un monument " inviolable " ; Nicolas Sarkozy la réinterprète. Il s’est livré à une relecture audacieuse d’un texte qu’il voulait déjà toiletter lorsqu’il était ministre de l’intérieur, confiant dans ce but une mission à l’universitaire Jean-Pierre Machelon. La laïcité, a-t-il affirmé, " n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes ". Il se démarque ainsi de ceux qui, lors du débat sur le projet de Constitution européenne, avaient refusé toute référence aux " racines chrétiennes " du Vieux Continent.

Nul ne conteste que la France ait des racines chrétiennes. Mais la République dont M. Sarkozy est le président reste, selon les termes de l’article premier de la Constitution de 1958, " indivisible, laïque, démocratique et sociale ". Elle a, aussi, des racines forgées par la philosophie des Lumières et la Déclaration des droits de l’homme de 1789. Ce rappel eût été d’autant plus opportun que Benoît XVI, qui partage avec le président français une lecture critique de Mai 1968, a pris ses distances avec le matérialisme et la philosophie des Lumières dans sa dernière encyclique Spe Salvi (Sauvés par l’espérance) publiée le 30 novembre.

M. Sarkozy a été encore plus audacieux en déclarant : " L’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent " ; en souhaitant que celle-ci s’enrichisse d’une " réflexion morale inspirée de convictions religieuses " ayant des " liens avec la transcendance ". Il rejoint le pape, pour qui " un monde qui doit se créer de lui-même sa justice est un monde sans espérance ". La loi de 1905 garantit au citoyen Sarkozy l’entière liberté de croire en la transcendance. Mais le chanoine de Saint-Jean-de-Latran, qui a reçu cette charge en tant que président de la République, se doit d’être irréprochable dans l’application du principe selon lequel " la neutralité est la loi commune de tous les agents publics dans l’exercice de leur service ".

Editorial

© Le Monde

VERBATIM

" L’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes qui espèrent "

VOICI des extraits du discours prononcé par Nicolas Sarkozy, jeudi 20 décembre, à la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome.

" Notre pays a changé. Les citoyens français ont des convictions plus diverses qu’autrefois. Dès lors, la laïcité s’affirme comme une nécessité et une chance. Elle est devenue une condition de la paix civile. Et c’est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l’interdiction des signes ostentatoires à l’école. Cela étant, la laïcité ne saurait être la négation du passé. Elle n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. Je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d’histoire, de patrimoine, d’art et de traditions populaires qui imprègnent si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c’est perdre la signification, affaiblir le ciment de l’identité nationale et dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire.

C’est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France et même les valoriser, tout en défendant la laïcité parvenue à maturité. Le temps est venu que les religions et toutes les forces vives de la nation regardent ensemble les enjeux de l’avenir et plus seulement les blessures du passé. (...)

Ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d’intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres n’ont pas rendu les Français plus heureux.

S’il existe une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite et surtout, parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité.(...)

C’est pourquoi j’appelle de mes voeux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de pas croire, ne considère pas les religions comme un danger, mais comme un atout. Il ne s’agit pas de modifier les grands équilibres de la loi de 1905. Les Français ne le souhaitent pas et les religions ne le demandent pas. Il s’agit, en revanche, de rechercher le dialogue avec les grandes religions de France et d’avoir pour principe de faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à la leur compliquer.

© Le Monde

Devant le pape, le président affiche sa décontraction

Il a traversé la salle Clémentine au Vatican à la rencontre du pape Benoît XVI sans un regard sur les fresques Renaissance. D’un oeil, Nicolas Sarkozy cherchait les journalistes, un sourire en coin. Rassuré par leur présence, il a salué son hôte d’une franche poignée de main, sans s’incliner : " C’est très émouvant pour moi, Très Saint-Père, d’être reçu par vous ", lui a dit-il, ajoutant : " Vous parlez si bien le français. " A quoi le pape a répondu : " Oui, je l’ai appris dans mon gymnase de Bavière ", montrant par là qu’il en avait oublié un peu. En allemand, lycée se dit Gymnasium.

Au sortir de la bibliothèque où Benoit XVI venait de le recevoir pour un entretien de vingt-cinq minutes, le chef de l’Etat a encore affiché sa décontraction. Le pape, qui s’est déjà fait appelé " Sir " par George Bush lors de la visite du président américain en juin, a dû constater un nouvel assaut contre le protocole. Jamais un chef de l’Etat ne lui avait présenté des journalistes qui l’accompagnent. Nicolas Sarkozy l’a fait.

" Voilà, a-t-il dit à son hôte, les journalistes qui me suivent. Même pour eux, c’est pas n’importe quel voyage, ils sont impressionnés, hein ? Vous savez, ils ne sont pas toujours gentils avec moi. " Le pape a souri. " Mais avec vous toujours ", a relancé un des journalistes à l’intention de Benoît XVI. M. Sarkozy : " Vous voyez comme ils sont injustes. " Quelques instants auparavant, le président de la République avait déjà pris ses aises, n’hésitant pas à jeter un oeil sur son téléphone portable pendant que sa délégation saluait le Saint-Père.

LA MÈRE DE CARLA BRUNI

De mémoire de vaticaniste, un chef d’Etat en visite officielle n’a jamais affiché aussi peu de solennité. Du coup, ce sont ses invités qui ont montré leur dévotion. L’artiste comique Jean-Marie Bigard a baisé l’anneau. L’historien Max Gallo s’est profondément incliné, peut-être à cause de sa haute taille, ainsi que Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille. Le Père Guy Gilbert, " le Curé des loubards " avait, lui, remisé son habituel Perfecto au vestiaire pour un impeccable habit de clergyman.

Manquait à ces présentations, l’invitée cachée de la délégation. Carla Bruni ? Non, l’ex-top-modèle turinoise n’accompagnait pas son nouvel ami dans son séjour romain. " Sarkozy a Roma, Carla a casa ", titrait d’ailleurs La Repubblica du 20 décembre. En revanche, sa mère, Marisa, la remplaçait. Une présence qu’un membre du service de presse de la présidence se refusait de confirmer quand bien même était-elle à deux pas de lui au premier rang du discours du président de la République à Saint-Jean-de-Latran : " Je ne sais pas, je ne la connais pas. "

Philippe Ridet (Rome, envoyé spécial)

© Le Monde





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