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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Inquiétudes sur le rôle conféré aux religions par Nicolas Sarkozy (Le Monde, 18 janvier)

Le chef de l’Etat devait présenter ses voeux, jeudi 17 janvier, aux autorités religieuses. Ses discours de Rome et de Riyad bouleversent la laïcité à la française

En présentant ses voeux aux autorités religieuses, jeudi 17 janvier, le président de la République, devait s’exprimer devant un auditoire en grande partie conquis. En quelques semaines, Nicolas Sarkozy s’est imposé comme le premier chef de l’Etat aussi soucieux de reconnaître aux religions une place dans la société et dans la " politique de civilisation ". Cette conviction n’est pas nouvelle mais, dans le cadre de ses fonctions, M. Sarkozy ne l’avait encore jamais aussi fortement exprimée que ces derniers jours, à Rome et à Riyad, en Arabie Saoudite, déclenchant en France une polémique sur la laïcité.

Dans un discours critique envers la laïcité à la française, M. Sarkozy s’est d’abord adressé aux catholiques, lors de la prise de possession de son titre de chanoine de la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome, le 20 décembre. " La France a besoin de catholiques ", a-t-il affirmé, après avoir insisté sur les racines " essentiellement chrétiennes de la France " et fustigé une laïcité qui aurait tenté " de couper la France de ses racines chrétiennes ".

" Avec de telles déclarations, M. Sarkozy a transgressé une frontière, analyse le sociologue de la laïcité, Jean Baubérot. Mais d’une certaine manière, ces propos constituent un boomerang par rapport aux excès de républicanisme de ces dernières années. M. Sarkozy a compris que, au-delà de petits cercles à qui il peut donner des gages, l’anticléricalisme n’était plus si virulent. Il estime que son discours sur les valeurs spirituelles ne va pas foncièrement déplaire à ceux qui se disent indifférents aux religions et qu’il ne peut que plaire aux croyants, y compris de gauche. "

Lors de son voyage en Arabie Saoudite, le 14 janvier, le chef de l’Etat a franchi un pas supplémentaire. Au risque d’un relativisme qui aura pu choquer certains croyants, il a élargi son propos à toutes les religions du Livre, et notamment à l’islam, adoptant cette fois une tonalité théologique inédite. " En affirmant que "Dieu est dans le coeur de chaque homme", il y va fort, estime M. Baubérot. Il prend là une option philosophique et personnelle, qui ne relève pas du rôle de président de la République. "

Soucieux de s’adresser aussi à une partie de son auditoire français choqué par le discours de Latran, qui faisait la part belle aux catholiques, M. Sarkozy a souligné devant le Conseil consultatif du royaume wahhabite l’égale importance qu’il accorde aux croyants des différents cultes, aux francs-maçons et aux athées.

Cette précaution n’a pas suffi à calmer les critiques. Mercredi, le député (PS) Jean-Marie Le Guen a jugé " dangereux " les propos de M. Sarkozy, " qui renforcent la légitimité de ceux qui prêchent en faveur de la foi la plus radicale ". Le premier secrétaire du PS, François Hollande, a aussi estimé, mercredi, que le président avait opéré " un double tournant " sur la question religieuse : " Il en fait un élément de sa politique extérieure et - en France - il confère à la religion un rôle presque supérieur à celui donné aux éducateurs de la République. " Après Latran, François Bayrou, président du MoDem, avait dénoncé un discours favorisant le retour de la religion " opium du peuple ".

Quant aux francs-maçons, " émus " par le discours de Latran, ils jugent celui de Riyad " très inquiétant ", tout en prenant acte du fait que le chef de l’Etat " - leur - concède le respect ". " M. Sarkozy met au coeur de la société une dimension religieuse qui n’est pas partagée par tous. Ces interventions risquent de radicaliser les positions et de relancer une forme d’anticléricalisme ", estime Jean-Michel Quillardet, le grand maître du Grand Orient de France. Un résultat qui serait l’inverse du concept de " laïcité positive " souhaité par le président de la République.

Stéphanie Le Bars

© Le Monde VERBATIM DEUX DISCOURS DE NICOLAS SARKOZY

" Dieu n’asservit pas l’homme mais le libère "

Le 14 janvier, devant le Conseil consultatif saoudien, à Riyad...

" Sans doute musulmans, juifs et chrétiens ne croient-ils pas en Dieu de la même façon. Mais au fond, qui pourrait contester que c’est bien le même Dieu auquel s’adressent leurs prières ? Dieu transcendant qui est dans la pensée et dans le coeur de chaque homme. Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère (...). Ce n’est pas le sentiment religieux qui est dangereux. C’est son utilisation à des fins politiques régressives au service d’une nouvelle barbarie. (...) Le sentiment religieux n’est pas plus condamnable à cause du fanatisme que le sentiment national ne l’est à cause du nationalisme.

Je respecte ceux qui croient au Ciel autant que ceux qui n’y croient pas. J’ai le devoir de faire en sorte que chacun, qu’il soit juif, catholique, protestant, musulman, athée, franc-maçon ou rationaliste, se sente heureux de vivre en France. Mais j’ai le devoir aussi de préserver l’héritage d’une longue histoire, d’une culture et, j’ose le mot, d’une civilisation. Et je ne connais pas de pays dont l’héritage, dont la culture, dont la civilisation n’aient pas de racines religieuses. (...) La politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui au sein même de l’islam - comme des autres religions - luttent contre le fanatisme et contre le terrorisme, ceux qui en appellent aux valeurs fondamentales de l’islam pour combattre l’intégrisme (...). "

Le 20 décembre 2007 à la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome.

" Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes (...). Nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France et même les valoriser, tout en défendant la laïcité parvenue à maturité. (...) Un homme qui croit est un homme qui espère. L’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. (...) J’appelle de mes voeux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas les religions comme un danger, mais comme un atout. © Le Monde





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Laïcité - Nicolas Sarkozy