1.Introduction
De la décision prise en 1989 en France, par trois
jeunes filles de confession musulmane de se présenter
dans leur collège coiffées d’un « foulard » allait
naître l’une des plus importante polémique qu’a pu
connaître l’école publique depuis de nombreuses
années. De la déclaration de Nicolas Sarkozy sur la
nécessité d’enlever le foulard, l’affaire du foulard
rebondit une fois de plus et comme une braise mal
éteinte. A ce titre, il nous a paru indiqué de fixer
les termes du débat sur la laïcité en faisant d’abord
appel aux référentiels historiques qui demeurent
encore la matrice de ce concept de laïcité en France.
Aucune date précise ne peut être attribuée à l’apparition du concept. D’aucuns font remonter l’existence de la laïcité à la Grèce ancienne.
La laïcité telle que nous l’entendons est une idée
neuve qui n’existait pas dans l’Antiquité. Le vocable
laïque vient en effet du grec laikos par
l’intermédiaire du latin laicus et désignait celui qui
fait partie du peuple et par conséquent celui qui ne
possède pas la connaissance, par opposition au
klericos qui, lui, appartient à la communauté de ceux
qui ont été initiés aux mystères sacrés.
Au Moyen-Age, à l’époque où le christianisme était
hégémonique, le laïc désignait simplement celui qui
avait été admis par la grâce du baptême dans la
communauté des fidèles, tandis que le clerc était
celui qui, ayant reçu les premiers ordres, faisait
partie de la hiérarchie de l’Eglise. Lorsque le fait
religieux perdit de son importance, le terme laïc
désigna celui qui ne se réclame d’aucune appartenance
religieuse.
La laïcité en tant que telle est donc née
à l’époque moderne, principalement face au pouvoir
spirituel et temporel que s’était arrogé l’Eglise.
L’institution de cette religion d’Etat,caractéristique de l’Ancien Régime, était fondée
depuis 1515 sur le Concordat conclu à Bologne entre
François Ier et Léon X. Ce concordat reconnaissait une
place prééminente dans l’Etat à l’Eglise catholique :
elle formait un ordre privilégié, ses biens étaient
exemptés d’impôts, des missions de service public lui
étaient confiées. Une des brèches dans cette
construction fut l’Edit de Tolérance de 1787 qui opéra
la laïcisation de l’Etat-civil avec l’instauration du
mariage civil.
La Révolution constituera une nouvelle étape en
tentant de mettre fin à l’emprise que l’Eglise
exerçait sur les esprits et les constitutions. Le
message nouveau proclame la tolérance universelle,
dissocie la morale et le dogme, conçoit et propose une
honnêteté naturelle indépendante. Dans le domaine de
l’enseignement, la Révolution va permettre une
première traduction concrète d’une laïcisation de
l’école. L’instruction, un des grands enjeux
nationaux, va ainsi, à partir de cette époque,
constituer le terrain privilégié des luttes pour la
conquête laïque. Pendant des siècles, l’enseignement a
été considéré en France comme l’un des aspects du rôle
social joué par l’Eglise. A partir de la Révolution,
ce monopole de fait de l’Eglise est battu en brèche et
le pouvoir civil prend la direction de ce service
social.
2.L’évolution des rapports entre l’Eglise et l’Etat
français au XIXe siècle
Le Concordat de 1801, promulgué par la
loi du 18 germinal an X et complété par des articles
organiques, va régir l’Eglise jusqu’en 1905. Le
principe général du régime concordataire est celui de
la liberté des cultes. Mais une distinction est
établie entre eux. Ainsi, de l’héritage de la
Révolution au Concordat, l’Eglise voit sa position
largement péricliter. Ainsi, le caractère proclérical
des lois Guizot du 28 juin 1883, Falloux du 15 mars
1850 et Dupanloux du 12 juillet 1875 va inévitablement
provoquer une réaction laïque.
Avec son rapport sur
l’instruction publique présenté devant l’Assemblée
législative le 20 Avril 1792, Condorcet tient à
bannir de l’école toute doctrine politique, toute
autorité religieuse et tout dogme intellectuel ou
pédagogique. La laïcisation de l’école ayant été la
première reconnue, L’Eglise, par la voix de Pie IX,
avait condamné sans appel la civilisation moderne
assimilée aux Ténèbres, et revendiquait, au nom de la
vérité qu’elle détenait, le droit exclusif « d’enseigner
la jeunesse. »
Jules Ferry affirma : « Depuis quatre-vingt ans,
deux systèmes sont en présence ; ils se sont partagés
les esprits et ont entretenu au coeur même de la
société un antagonisme, une guerre acharnée [...] il
faut effacer cette contradiction, dissiper ce trouble
des intelligences ; et il n’y a qu’un moyen, c’est de
se désintéresser, dans l’éducation publique, d’une
façon impartiale, de toutes les doctrines [...] c’est
de réaliser la séparation de ces deux mondes, le monde
civil et le monde religieux ».
A côté des lois scolaires, une série de
dispositions législatives vont mettre fin à toute
influence de l’Eglise dans les services publics ; c’est
enfin la suppression, par la loi du 12 juillet 1880,
du repos dominical. Du côté du Saint-Siège, on
considérait que l’organisation d’une religion en
service public était une immixtion intolérable de
l’Etat dans le domaine religieux. Le 25 juillet 1904,
c’est la rupture des relations diplomatiques entre la
France et le Vatican ; la séparation dès lors était la
seule issue.
Selon l’article 2 de la loi du 9 décembre
1905, « la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne
subventionne aucun culte. » Progressivement, ce climat
d’hostilité entre l’Eglise et la République va laisser
place à un certain apaisement qui va conduire la
laïcité à connaître un nouveau sens. Ainsi, la loi de
1905 qui a pour philosophie la réalisation de la paix
religieuse va mettre un terme relatif aux "combats"
que se livraient catholiques et laïques .
Au niveau constitutionnel, la norme suprême du 4
octobre 1958, dans son article 2, dispose que : « La
France est une République indivisible, laïque,
démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant
la loi de tous les citoyens sans distinction
d’origine, de race ou de religion. Elle respecte
toutes les croyances. »
3.L’ Europe et laïcité et le droit international
La France est le seul Etat laïque de l’Union
Européenne, c’est à dire qui connaît la séparation
juridique totale de l’Eglise et de l’Etat. Certains
pays sont placés sous le régime du Concordat avec le
Vatican, d’autres, comme le Danemark ou le
Royaume-Uni, ont une religion d’Etat.
Les autres pays européens accordent tous une place à
la religion dans l’enseignement public. En Grèce par
exemple, les cours de religion et d’éducation civique
sont obligatoires dès la troisième année d’école
primaire et pendant toute la scolarité. Ce pays était
le seul d’Europe à exiger la mention de la religion
sur la carte d’identité. Et dire que la Turquie
n’exige pas cette distinction, et pourtant elle n’est
toujours pas admise à l’Union Européenne.
_ En Italie, l’instruction religieuse et civique est
prévue également à partir de la troisième année
d’école primaire. En Allemagne, les différents Länders
jouissent d’une grande autonomie en matière
d’éducation. L’enseignement du catholicisme ou du
protestantisme est obligatoire dans toutes les
filières et dès le premier degré.
Une expérience a été lancée en Rhénanie-Westphalie où
des cours de Coran ont été dispensé aux musulmans dans
certaines classes primaires. De plus, rien ne s’oppose
en Allemagne au port du foulard par de jeunes filles.
_ Si l’Angleterre ne connaît pas et comprend mal le
problème du port du voile islamique en France, elle a
cependant connu des problèmes liés à la population
musulmane qui se sont résolus dans un sens favorable à
l’exercice religieux. Ainsi, toutes les religions sont
présentes dans les écoles d’Etat britanniques et les
élèves sont libres d’y affirmer leurs croyances.
Il semble donc que l’on puisse conclure que les Etats
européens sont moins hostiles que la France à la
manifestation par les élèves de leur convictions
religieuses. Cela pourrait inciter la France à adopter
une conception plus ouverte de la laïcité.
Le droit international ne connaît pas la notion de
laïcité, il insiste sur la liberté religieuse et ses
différentes manifestations, et la France a ratifié
plusieurs conventions qui reconnaissent cette liberté
de manifester sa religion A titre d’exemple, La
Convention européenne de sauvegarde des droits de
l’homme et des libertés fondamentales a été élaborée
sous l’égide du Conseil de l’Europe. Elle a été signée
à Rome le 4 novembre 1974. Son article 9 dispose : «
Toute personne a droit à la liberté de penser, de
conscience et de religion ; ce droit implique la
liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa
conviction individuellement ou collectivement, en
public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les
pratiques et l’accomplissement des rites. La liberté
de manifester sa religion et ses convictions ne peut
faire l’objet d’autres restrictions que celles qui,
prévues par la loi, constituent des mesures
nécessaires, dans une société démocratique, à la
sécurité publique, à la protection de l’ordre ou de la
morale publiques, ou à la protection des droits et des
libertés d’autrui. » . De ce texte, on est amené à
déduire que le port du foulard ne peut être interdit au sens
de la Convention Européenne...
L’affaire du foulard islamique est une affaire récurrente.
Un feu mal éteint.
Une affaire qui va provoquer la première brèche dans
l’édifice de la laïcité, en donnant lieu à un
véritable tollé dans le monde de l’éducation. En ce qui concerne
la dispense ou non du repos le samedi pour les juifs,
la Haute Juridiction a refusé de suivre les
conclusions de M.Aguila, commissaire du gouvernement, qui tendait à ériger en
principe le refus des autorisations d’absence pour le
Shabbat. Ce dernier avait
notamment justifié sa position par la crainte d’ouvrir
la voie à des demandes d’autres religions et par le
refus d’une « école à la carte où chacun, selon ses
convictions, choisirait ses disciplines et ses
horaires de présence. » Il serait intéressant de
savoir comment cette affaire a été résolue, du fait
qu’elle est passée pratiquement inaperçue contrairement à une autre affaire qui va mobiliser les
médias. C’est pratiquement devenu une affaire
d’Etat qui n’est toujours pas résolue dans les
conditions acceptables.
Le 18 septembre 1989, au collège de
Creil, dans l’Oise, trois jeunes musulmanes portant un
voile islamique sont provisoirement exclues des cours
par le proviseur qui estime que le port du foulard
représente une atteinte à la laïcité et à la
neutralité de l’école publique. Le 9 octobre, les
jeunes filles reprennent les cours au collège ; un
compromis a en effet été trouvé entre le proviseur,
l’inspecteur d’académie, les parents et la médiation
d’associations locales.
Il s’agissait d’autoriser le foulard jusqu’à l’entrée
en classe, mais de l’ôter une fois le seuil franchi.
Mais le problème resurgit soudainement le 19 octobre
lorsque les trois collégiennes rompent leur accord en
remettant leur foulard pendant les cours.
Le 23 mars 2002 , plus de treize ans après la
première « affaire », le problème s’est une fois de
plus posé dans une école parisienne. De la même
façon ,une levée de boucliers s’est faite, notamment
de la part des enseignants qui ont protesté contre la
décision du rectorat demandant la réintégration des
jeunes filles. En avril 2003 le ministre de
l’intérieur provoque un tollé général quand il annonce
à la tribune d’une des organisations musulmanes que le
foulard doit être enlevé pour prendre une photographie
d’identité.
4.l‘évolution du monde : le choc du christianisme
laïc en France avec l’Islam.
Qu’une atteinte à la laïcité trouve sa
source dans des velléités religieuses est peu
étonnant. Elle semble être le révélateur d’une
offensive du monde religieux en direction de «
l’espace public neutre ». D’aucuns contestent la
véracité de ce réveil du religieux . Force est
pourtant de constater que les faits semblent aller
dans ce sens. Au déclin des idéologies amorcé depuis
1968 va coïncider l’essor d’une religiosité, parallèle
aux grands cultes. « le réveil du religieux participe
de la quête d’un ailleurs. » Cette nouvelle
religiosité, beaucoup mieux que les sectes
contraignantes et les grandes Eglises, répond à une
quête diffuse de religion alternative, non structurée,
individualisée, dans laquelle on s’engage en restant
libre de choisir dans chaque religion les aspects les
plus attirants.
L‘Islam, qui était simplement une religion
quantitativement importante et, accessoirement, une
réserve inépuisable de stéréotypes pour l’imaginaire
occidental, a fait, depuis une quinzaine d’années, «
une entrée bruyante en politique, en diplomatie et en
stratégie à l’échelle mondiale ».
Depuis une quarantaine d’années, la
France est devenue un pays à forte immigration et dont
la composition humaine s’est profondément modifiée. La
présence sur notre sol de plus de quatre millions
d’étrangers, de culture et de religions différentes de
celles de la majorité des Français, a soulevé des
problèmes de voisinage, d’assimilation et plus encore
d’intégration difficiles à résoudre, surtout lorsqu’il
s’agissait d’immigrés de confession islamique chez
lesquels les blessures de la Guerre d’Algérie étaient
encore vivantes. L’opacité autour de l’image de
l’Islam, qui est pourtant la deuxième religion de
France, est renforcée par l’inexistence d’une instance
véritablement représentative
5. La nécessité de redéfinir la laïcité
Il apparaît ainsi que l’exigence d’une redéfinition
correspond en fait à un besoin de clarification. D’où
le débat national qui s’instaure alors pour redonner à
la laïcité un contenu en adéquation avec les mutations
de la société et du monde. Plusieurs exemples
montrent que les relations entre l’Etat et les
religions ont évolué dans le sens du dialogue et même
de la collaboration. La loi prévoit ainsi que le
service public de radio et de télévision doit diffuser
des émissions religieuses le dimanche matin : c’est le
cas pour le judaïsme, le protestantisme, le
catholicisme et l’Islam.
Des rencontres et un colloque sur le thème "Laïcité
2000" ont proposé une approche pluridimensionnelle.
Faut-il qu’une laïcité soit ouverte ou fermée ?
L’incapacité de la neutralité à répondre de manière
satisfaisante aux questions posées par le port du
foulard incite donc à envisager d’autres champs de
référence comme la tolérance. Mais lorsqu’on parle
d’esprit de tolérance, faut-il y voir la fin de la
laïcité ? Sans doute est-ce là l’origine de l’âpreté
de la réaction des "laïques convaincus"...
Si la République ne reconnaît aucun culte,
cela ne signifie pas qu’elle nie l’existence des
religions. Il s’agit plutôt d’une manière de se
protéger contre la critique selon laquelle l’Etat ne
serait pas neutre et privilégierait une religion sur
une autre ou sur plusieurs autres. C’est pourtant ce
qui se passe depuis qu’il existe des autres religions
qui segmentent le paysage français.
En fait
l’apaisement avec l’Eglise est venu du fait que la
République a , de fait, laïcisé les attributs de
l’Eglise qui rythment d’une façon visible la vie des
Français de religion chrétienne . Ainsi, bien que le
repos dominical ait été supprimé, le dimanche est
toujours chômé et payé. La France est-elle à une
semaine de quatre jours ?Paradoxalement ,c’est au
Moyen-Orient, la patrie du Christ que les pays arabes
respectent les repos hebdomadaires des autres
religions (Liban, Syrie, Egypte, Palestine).
_ De plus, s’agissant des fêtes, celles concernant la
religion chrétienne ,sont fêtées et les jours sont
chômés et payés (Noël, Pacques, Assomption…) Ce n’est
absolument pas le cas de l’Islam avec une communauté
de quatre millions.
On dit que la République doit être équidistante des
religions, encore faut-il que ces dernières puissent
être suivies dignement à l’ombre de la République, et
pas dans des hangars ou des caves s’agissant du culte
musulman. Quand on pense que le nombre d’Eglises
construites au XXe siècle est le plus important connu
, il dépasse les 2000 , on à peine à penser qu’il est
pratiquement impossible de construire une Mosquée (les
maires ne délivrent pas les terrains). De plus, on
soupçonne des financements prosélytes (Arabie Saoudite
en particulier) , mais l’Etat ne fait rien pour
prendre en charge le besoin d’âme des fidèles sous
prétexte que la laïcité interdit cela.
Pourtant ,
l’exemple de l’Alsace -Moselle est à méditer. Dans
cette région, quatre cultes sont reconnus :
catholique, luthérien de la confession d’Augsbourg,
réformé, israélite. L’enseignement religieux est
assuré dans les locaux scolaires et aux heures de
classe, dans le premier et le second degré.
Cet exemple exprime bien, on l’aura compris, la
volonté de compromis pour les « religions fondatrices
de la nation française », qui a présidé à
l’instauration de la laïcité. Il est également notoire
que, notamment dans certains établissements parisiens,
pour les élèves de confession juive, le port de la
kippa est toléré.
La laïcité à la française, c’est à dire
une laïcité exclusive de toute manifestation
religieuse, présuppose la mise en place
d’établissements religieux en dehors de l’appareil
d’Etat. De tels établissements existent au profit des
catholiques, des protestants et des israélites, ils
fonctionnent même, bien souvent, grâce à des
subventions publiques. Or, il n’y a rien de semblable
pour les musulmans.
Pourtant, n’est-ce pas la contrepartie logique du «
choix laïque » que de placer sur un pied d’égalité les
établissements musulmans avec les autres
établissements confessionnels ? C’est également le sens
de la pensée de Dalil Boubakeur : « Dans un souci
d’ordre, il faudrait que les personnes qui ne peuvent
pas intégrer l’école laïque puissent fréquenter des
établissements spécialisés, où elles pourraient porter
le foulard en étant à l’aise. Exactement comme il y a
des écoles pour les catholiques, les protestants ou
les juifs. [...] Nous avons de très nombreux projets
d’écoles, mais pas les moyens financiers pour les
construire. [...] Les musulmans sont des citoyens
français qui paient leurs impôts et qui aspirent à
vivre en France, mais pourquoi certains n’auraient-ils
pas leurs écoles ? »
L’affaire du foulard islamique est remarquable dans
le sens où elle a entraîné un chaos réorganisateur.
Mais, finalement, le fond, dans cette affaire, ne peut
s’envisager que de manière relative ; la laïcité, plus
que jamais, sera évolutive ou ne sera pas. Si l’Islam
en France devient de par la sollicitude de la
République, un Islam de France, nul doute que ce pays
verra l’émergence d’une société tolérante apaisée
et qui s’accepte dans ses multiples dimensions.