Provoquer pour mener le débat public sur les terrains de son choix, ériger des " tabous " ou supposés tels pour mieux les bousculer, épater pour mieux dérouter : la méthode Sarkozy est maintenant parfaitement rodée. Il vient d’en faire une nouvelle démonstration en proposant, le 14 février, de " confier " à chaque élève de CM2 la mémoire d’un des 11 400 enfants juifs de France déportés et assassinés par les nazis pendant la seconde guerre mondiale.
Cette nouvelle initiative du président de la République est au moins contestable, plus sûrement déplorable. Comme souvent depuis neuf mois, l’obsession de surprendre conduit à l’improvisation, à la confusion et au fait du prince.
Il est pour le moins singulier, par exemple, que Nicolas Sarkozy n’ait même pas pris la peine de consulter Simone Veil, qui était pourtant placée à sa droite lors du dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) où il a lancé son idée. Cela lui aurait évité d’entendre la présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle-même déportée, déclarer que son " sang s’est glacé " en entendant cette proposition " insoutenable ". Et bien d’autres après elle.
De même, cela l’aurait dispensé de devoir bricoler en urgence une position de repli consistant à confier à l’ensemble d’une classe, et non à chaque élève, la mémoire d’un enfant juif. Cela lui aurait enfin évité de se voir opposer les très nombreuses actions menées, depuis des années, par l’éducation nationale pour transmettre cette mémoire et en faire partager à la fois la connaissance et l’émotion.
La confusion ensuite. Non pas celle qui opposerait l’émotion de la mémoire à la connaissance de l’histoire. La seconde, à l’évidence, ne perd rien à se nourrir de la première. Mais comment ne pas mesurer qu’une mise en exergue aussi spectaculaire de la Shoah est de nature à aiguiser la concurrence des mémoires, déjà ravageuse, comme l’ont amplement démontré, il y a peu, les polémiques sur la mémoire de l’esclavage et de la colonisation.
L’injonction présidentielle, enfin. Comme lorsqu’il s’avance sur le terrain des religions, on ne discutera pas des convictions de Nicolas Sarkozy, sauf à engager contre lui un procès d’intention. Mais de quel droit le président de la République entend-il imposer à tous les enfants - et à tous les enseignants - de France de prendre en compte l’émotion qui est la sienne sans une réflexion préalable avec tous ceux que préoccupe légitimement cette question ?
Le fait du prince n’est pas récusable parce qu’il ne serait pas sincère, mais parce qu’il est le fait du prince. Etre le premier des Français ne donne pas tous les droits.
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Shoah : " une démarche pédagogique " à la rentrée 2008
XAVIER DARCOS, le ministre de l’éducation, a indiqué, lundi 18 février, sur RTL, que " dès la rentrée prochaine " sera proposée " une démarche pédagogique pour répondre à l’intuition du président de la République " sur la transmission de la mémoire de la Shoah auprès des écoliers.
Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, s’est déclarée favorable, dans un entretien au Journal du dimanche du 17 février, à ce que " la mémoire d’un enfant victime de la Shoah puisse être confiée à une classe entière " et non pas à chaque élève de CM2.
" Le président de la République a la volonté très nette de ne pas céder sur cet enseignement ", a assuré Mme Mignon, qui se dit prête à " travailler avec la communauté éducative et avec tous ceux qui s’investissent dans la mémoire de ces sujets ".
Cette proposition de compromis a été appuyée par le président du Conseil représentatif des institutions juives (CRIF). Richard Prasquier s’est dit " très clairement favorable " à la suggestion de Mme Mignon, estimant sur France Inter qu’il était " extrêmement important, juste et très riche de sensibiliser des enfants de cet âge à la Shoah ".
François Hollande, qui avait initialement apporté son soutien de " principe " à la proposition du chef de l’Etat, a fait machine arrière. Samedi 16 février, le premier secrétaire du Parti socialiste a souhaité que cette idée soit " retirée ". " Le mieux, quand une proposition fait polémique, débat à ce point (...), c’est de retirer la proposition telle qu’elle a été énoncée et de mettre en débat une autre initiative ", a-t-il estimé.
Françoise de Panafieu, candidate UMP à la Mairie de Paris, a formulé quelques réserves en souhaitant sur Radio J que l’on " cherche le consensus ". Selon elle, le souvenir de la Shoah " ne peut pas être correctement transmis sans que le corps enseignant et les directeurs d’école soient totalement parties prenantes ".
Jean-Michel Normand
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