A quoi peut-on imputer la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle ? A quel tournant dans l’opinion, quelle position tactique du candidat choisi par les Français le 6 mai 2007 ? Le sociologue Vincent Tiberj, spécialiste des comportements électoraux, chargé de recherches au centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), propose une réponse inattendue.
La large victoire de Nicolas Sarkozy ne s’explique ni par la " droitisation " de l’électorat ni par le " tournant libéral " qu’aurait pris le pays, assure le chercheur. Elle était loin d’être acquise. Il rappelle par exemple qu’un mois avant l’élection présidentielle, " une courte majorité " de Français (51 %) soutenait la proposition de créer un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. C’est pourtant, selon lui, la " crispation de l’électorat " sur la question de l’immigration " et son exploitation par un candidat "décomplexé" particulièrement efficace en campagne " qui seraient venues troubler le jeu électoral.
Après le 11 septembre 2001, l’opinion s’est crispée sur la question de l’immigration. Elle aussi s’est " décomplexée ". Sur le sujet, les lignes de fracture classiques entre la gauche et la droite ont volé en éclats. Le rejet du communautarisme et la peur d’une " islamisation " de la société ont été légitimés, l’effondrement du Front national amplifiant, dans un deuxième temps, le phénomène.
L’auteur revient sur les crises successives qui ont fait vaciller le modèle multiculturel français : La Marseillaise sifflée lors du match France-Algérie (octobre 2001), l’affaire des caricatures de Mahomet (septembre 2005), les émeutes de banlieue (novembre 2005), le débat récurrent sur le passé colonial de la France. Ces crises ont fait bouger les lignes, comme, il y a quelques années, l’affaire du foulard avait rapproché des franges de l’électorat jusque-là très éloignées.
C’est sur ce terrain que Nicolas Sarkozy a habilement installé la campagne. C’est ce contexte qu’il a su transformer en " formule gagnante " en imposant ces " enjeux fermés " - délinquance, immigration, intégration - à l’agenda de la campagne puis des premiers mois de son quinquennat. " D’un point de vue stratégique, note Vincent Tiberj, pour le nouveau président (...), la diversité constitue un terrain d’action politique largement plus manoeuvrable que l’économique ou le social. " Il rappelle, par exemple, que le projet de loi sur l’immigration présentée à l’automne 2007 avait suscité une forte adhésion - 69 % des personnes interrogées par Opinion Way en octobre 2007 soutenaient la politique des " quotas ".
Plusieurs éléments pourraient, à l’avenir, contredire ce mouvement et limiter le " retour sur investissement " de la stratégie de M. Sarkozy, se rassure Vincent Tiberj. L’évolution de la population (et l’élévation du niveau des diplômes) qui fait que " la tendance de long terme est à la baisse de la xénophobie ", l’apparition d’un centre proche de la gauche sur les questions de société, enfin " et surtout " le poids de l’électorat d’origine maghrébine et africaine qui, à plus de 80 %, a fait le choix de Ségolène Royal au second tour de l’élection présidentielle. " Pour l’heure, il pèse peu, entre 3,5 % et 4 % ", reconnaît le sociologue, mais la stratégie du candidat de l’UMP a eu pour effet " d’initier l’union politique des diversités françaises qui comptent pour 23 % de l’électorat ".
Au soir du second tour, argumente Vincent Tiberj, Nicolas Sarkozy était minoritaire (46 %) parmi les électeurs ayant un ascendant étranger. Il y voit une nouvelle ligne de clivage politique sur les questions de société. Et il ose une comparaison : " Dans les Etats-Unis des années 1960, le mouvement des droits civiques et la question raciale ont abouti à un réalignement électoral de long terme, scellant l’alliance entre les Afro-Américains et les démocrates. "
Christine Garin
La Crispation hexagonale, Vincent Tiberj, Plon, 130 pages, 10 ¤
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