MONTREAL, 25 avr 2008 (AFP) - Une plainte d’un groupe de musulmans canadiens contre un grand magazine qu’il accuse d’islamophobie a provoqué un débat sur les limites de la liberté de la presse dans ce pays considéré comme le havre du multiculturalisme.
"Protestez pendant que vous pouvez encore le faire" a lancé dans son édition de cette semaine le magazine Maclean’s, équivalent canadien de Time ou Newsweek, jugeant dans un éditorial que des dispositions visant à protéger les droits de la personne risquent en fait de restreindre la liberté de la presse.
L’affaire remonte à octobre 2006 avec la publication par Maclean’s d’un article du journaliste et écrivain Mark Steyn, intitulé "l’avenir appartient à l’islam".
Volontiers provocateur, l’auteur y soutenait que la démographie et des ambitions mondiales allaient assurer la domination de l’islam et que l’Europe était trop affaiblie "pour résister à sa transformation en Eurabie".
Pour quatre étudiants en droit de Toronto, Maclean’s avait franchi la ligne jaune en "présentant tous les musulmans comme faisant partie d’une conspiration mondiale pour imposer une forme oppressive de loi islamique", a expliqué l’un d’entre eux, Khurrum Awan, à l’AFP.
"Nous avons réalisé que Maclean’s avait publié une vingtaine d’articles au ton similaire", a déclaré M. Awan, expliquant que son groupe avait sollicité et obtenu une rencontre avec des responsables de la rédaction du magazine pour réclamer un droit de réponse.
Celui-ci leur a été refusé. Maclean’s, qui se défend d’avoir publié des propos incitant à la haine, affirme que les étudiants avaient présenté des exigences inacceptables, réclamant la publication d’un texte de 5.000 mots et de choisir la couverture du magazine. "C’est totalement faux, réplique M. Awan, le rédacteur en chef nous a dit qu’il préférerait voir son magazine faire faillite plutôt que de publier une réponse."
Les étudiants appuyés par le Congrès islamique canadien, ont alors porté plainte devant la commission fédérale des droits de la personne et deux organes provinciaux similaires.
La commission fédérale et celle de Colombie-Britannique (ouest) étudient encore le dossier, mais celle de l’Ontario a donné le 9 avril une réponse qui a provoqué une réaction indignée de Maclean’s.
La commission a estimé ne pas avoir juridiction dans cette affaire, tout en dénonçant le magazine. Elle s’est dite "très préoccupée par le contenu d’un certain nombre d’articles concernant les musulmans publiés par Maclean’s", jugeant que ce genre de couverture "contribue à la promotion de l’islamophobie et de l’intolérance".
Soutenu par d’autres organes de presse, Maclean’s a déploré d’avoir été fustigé par un organisme public sans avoir pu se défendre et affirmé que le Canada avait besoin d’une réaffirmation sans ambiguïté de la liberté d’expression.
La position de la commission a en revanche "ravi" les plaignants. "Elle a clairement dit que les écrits de Maclean’s sont racistes. Je pense que cela va ouvrir un débat sur la liberté de la presse face à un discours incitant à la haine", a commenté Mohammed Boudjenane, directeur de la Fédération canado-arabe.
Alan Borovoy, avocat de l’association canadienne des libertés civiles (CCLA), juge toutefois que les commissions des droits de l’Homme devraient juger des actes et "que leur tâche n’est pas de restreindre la liberté d’opinion".
Pour Julius Grey, avocat spécialiste des droits des minorités, "toute restriction à la liberté d’expression est détestable" et les étudiants "ont choisi la mauvaise cible".
"Mais ils ont raison de se plaindre de l’islamophobie", a-t-il dit à l’AFP, estimant que "depuis les attentats du 11 septembre, on ne traite pas les musulmans de la même façon que les autres".