Les communautés musulmane et juive de France vont renouveler, en juin, leurs " instances représentatives ". Quelques milliers de délégués musulmans doivent désigner le 8 juin, pour trois ans, les représentants des différentes fédérations au Conseil français du culte musulman (CFCM) et dans les 25 conseils régionaux du culte musulman (CRCM), créés en 2003 par Nicolas Sarkozy.
La communauté juive se prononcera, elle, le 22 juin, pour renouveler ses responsables consistoriaux, religieux et laïques. Hasard du calendrier, elle doit se doter à la fois d’un nouveau grand rabbin de France - Joseph Sitruk, candidat à sa propre succession, est opposé au rabbin Gilles Bernheim - et d’un nouveau président du consistoire central, en remplacement de Jean Kahn. Cet organe fut fondé par Napoléon en 1808 pour prendre en charge l’organisation de la vie juive en France.
Pour chaque poste, une pléthore de candidats se disputent les faveurs des grands électeurs ou se livrent à des batailles d’influence au sein de leurs communautés respectives. Un attrait qui peut paraître paradoxal à l’heure où, en dépit des services rendus à leurs fidèles, ces institutions traversent, chacune à leur manière, une crise réelle. Le fonctionnement de ces structures créées pour organiser le culte, former les cadres religieux et offrir à leur communauté une autorité morale, soulève en effet des interrogations dans leurs propres rangs.
Alors qu’il fête son bicentenaire, le consistoire central est depuis une vingtaine d’années déstabilisé par une contestation d’ordre idéologique et institutionnel, liée à l’évolution même de la communauté juive de France. L’abandon relatif du " franco-judaïsme " historique au profit d’un judaïsme plus orthodoxe, marqué par des liens très forts avec Israël, s’accommode moins bien d’institutions pensées pour représenter largement les divers courants français.
Les communautés les plus dynamiques se retrouvent dans un judaïsme de type Loubavitch ou ultraorthodoxe, et, dans une moindre mesure, parmi le courant libéral plus accueillant pour les familles mixtes, en forte progression. Ces nouvelles communautés se créent majoritairement en dehors du système consistorial dans lequel elles ne se reconnaissent pas. Les unes et les autres disposent de leur propre circuit de cacherout, de leurs rabbins ou de leurs financements. Conçu selon le principe de solidarité - les communautés les plus riches payant pour les plus pauvres - et marqué par le jacobinisme, le modèle consistorial éprouve des difficultés à s’adapter à une société décentralisée et individualiste. Et peine même à attirer les communautés les plus traditionnelles. Joseph Sitruk lui-même a ouvert sa synagogue en dehors des instances consistoriales.
Cette tendance à créer des organes concurrents au consistoire souligne sa fragilité. Dans les départements de la région parisienne, où vit la majorité des quelque 550 000 juifs français, des " conseils des communautés juives ", se superposent au consistoire. Sur le plan financier, cet éparpillement se ressent et affaiblit les instances. Autrefois attachés à une synagogue, elle-même liée au consistoire, les juifs financent désormais plus volontiers des causes sociales, mémorielles ou des actions liées à Israël. Enfin, le poids croissant du Conseil représentatif des institutions juives (CRIF), organe " politique " de la communauté juive créé en 1943, fait aussi de l’ombre au consistoire. " Quelle est la voix prépondérante aujourd’hui : celle du président du CRIF ou celle du grand rabbin ? " s’interroge-t-on dans la communauté.
Considéré comme un " saint " par une partie des fidèles, le grand rabbin actuel n’est pas parvenu à " parler " à l’ensemble de la communauté et au-delà du monde juif. La fonction, voulue par les autorités françaises, dans une religion qui n’a pas de hiérarchie ecclésiale, pose question. Les rabbins exerçant en France ne sont pas tous formés sur place et prennent leurs avis à Jérusalem, New York ou Paris auprès de religieux reconnus.
RÔLE DES POUVOIRS PUBLICS
Malgré ses faiblesses, l’organisation du culte juif a inspiré l’institutionnalisation de la communauté musulmane en France. Après cinq années d’existence, le CFCM et ses émanations régionales butent sur une difficile mise en route, due à des caractéristiques qui lui sont propres. Peu organisée avant que Pierre Joxe, alors ministre de l’intérieur, ne mette en place le Corif (Conseil de réflexion sur l’islam en France) en 1990, la communauté musulmane était jusqu’alors gérée par les pays d’origine. Près de vingt ans après cette première tentative destinée à soustraire l’islam de France à ces influences étrangères et à exercer au passage un contrôle social sur la communauté, l’organisation de l’islam reste marquée par de forts clivages " nationaux ".
La prégnance de l’Algérie, du Maroc ou de la Turquie sur les affaires musulmanes françaises et les jeux de pouvoir que ces pays tentent d’exercer sur la représentation nationale expliquent en partie que les jeunes générations ne se sentent pas toujours représentées par ces instances. Avant chaque scrutin, des arrangements conclus entre les différentes fédérations, sous l’oeil du ministère de l’intérieur, organisent la répartition des postes-clés. Une pratique qui agace un nombre croissant de responsables musulmans. Mis à part le fait qu’elle crée des notabilités locales, elle n’a pas fait la preuve de son efficacité. Du coup, le renouvellement de cadres musulmans représentatifs de la diversité de l’islam de France prend du temps. Le rôle des pouvoirs publics français, soucieux de promouvoir un " islam modéré " et enclins à choisir leurs interlocuteurs, n’y est pas étranger.
La création d’une autorité théologique incontestée reste utopique, se heurtant comme dans le judaïsme à une absence de clergé et de " pape " musulmans. Des courants différents de l’islam se côtoient, parfois dans la même ville. Et les tenants d’un islam rigoriste, voire radical, minoritaire en France, sont absents des instances représentatives ; ils gèrent leurs mosquées et leurs fidèles en dehors du système institutionnalisé.
Malgré leurs faiblesses, les institutions représentatives juives et musulmanes conservent leur légitimité auprès des responsables, qui défendent leur utilité pour les fidèles. Les pouvoirs publics restent d’ardents défenseurs de ces structures, dans lesquelles ils trouvent l’interlocuteur " unique ", qui leur facilite les rapports auprès de ces communautés. Leur avenir semble donc assuré.
Stéphanie Le Bars, Service Europe-France
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