« Main dans la main contre le mariage forcé » : tel est le nom de la campagne européenne lancée le 14 mai par la municipalité de Rotterdam et la plateforme néerlandaise d’organisations musulmanes Spior (Stiching Platform Islamitische Organisaties Rijnmond), avec le concours de Tariq Ramadan, titulaire de la chaire « Identité et Citoyenneté » à l’université Erasmus de la ville. Passée par Bruxelles, Madrid, Berlin et Londres, la campagne a fait escale le 7 juin à la Bourse du Travail de Saint-Denis. Lors de cette réunion, qui a rassemblé une cinquantaine de personnes, Marianne Vorthoren, de Spior, a rappelé qu’en Hollande, de nombreuses jeunes filles, de toutes origines, fuguent à la veille des vacances de peur d’être mariées de force « au pays », Spior, qui chapeaute les associations musulmanes de Rotterdam, travaille depuis 2004 à prévenir les mariages forcés. En France, elle est relayée par le centre culturel musulman Tawhid, le Collectif des Musulmans de France et Radio Pastel.
Cette campagne tient du pari, risqué mais ambitieux. Plutôt que d’insister sur la citoyenneté des musulmans d’Europe ou de déconstruire les accents islamophobes de certaines polémiques, les organisations musulmanes engagées dans la campagne entreprennent ici de traiter publiquement d’un thème touchant la sphère privée. Une sphère marquée par le poids des héritages culturels et les contradictions de parcours migratoires douloureux. En tribune, Mahi Jacob, professeur en religion islamique en Belgique, a décrit la mobilisation comme une contribution des militants musulmans à la dignité humaine. Il a rappelé surtout que l’islam n’appelle pas au mariage forcé mais à des valeurs spirituelles dans le cadre du mariage et entre époux. La militante de la Ligue des Droits de l’Homme Hamida Ben Sadia a relaté son rude parcours - laïc - entre France et Algérie, et son propre mariage forcé [1]. Distinguant "mariages forcés" et "mariages arrangés", elle a défendu la dignité des parents, aux prises avec des soucis et des stratégies complexes, et protesté contre les discriminations xénophobes qu’ils subissent. Elle a été approuvée par les auditeurs, préoccupés par la question du dialogue intergénérationnel et le risque de détournement islamophobe de l’initiative.
Karine Gantin
[1] Sa biographie vient de paraître : Itinéraire d’une femme française, Bourin Editeur, 232 p., 18 euros