La France d’aujourd’hui n’est pas celle du début du siècle
dernier et s’il y a un problème d’intégration, il se pose
chez ceux dont la vision du monde tend à vouloir s’imposer
comme norme, au détriment de nouvelles réalités nationales
et internationales. Libre à chacun de porter des
convictions tant qu’elles ne menacent pas le socle commun,
décidé par l’ensemble de membres de la société. Le cadre
français est assez large pour permettre l’expression des
idées et des valeurs.
Ainsi, le Collectif des musulmans de France ne réclame pas
une nouvelle orientation de la République, mais plus que
cela nous revendiquons une application intégrale des
principes fondateurs républicains et démocratiques. La
difficulté dans le débat autour de l’expression des
nouvelles réalités musulmanes réside dans l’attitude qui
cherche à imposer comme norme universelle une certaine
interprétation de cette norme.
L’évolution du monde et de la France nous oblige à une
réforme des mentalités dans la fidélité aux principes. Et
s’il est évident que la peur domine celles et ceux qui
voient dans cette approche la disparition de principes
fondateurs de notre société, cela ne doit pas nous arrêter
à revisiter la relation ambiguë entre valeurs dominantes
(résultant d’une interprétation des principes à une
époque donnée) et valeurs universelles, qui animent
l’esprit fondateur du projet républicain et démocratique.
A nos yeux, tout le débat se résume à notre capacité à
penser les modalités d’application des principes à l’aune
des nouveaux besoins économiques, culturels, politiques et
spirituels. Certes, il est plus aisé de concentrer le
débat sur le champ économique, car il trouve un large
consensus, mais cela ne doit pas occulter les autres
domaines qui peuvent traduire des divergences.
Notre engagement au sein du FSE est la traduction de cette
réflexion. Elle est l’expression vivante de cette volonté
d’épouser les principes universels à partir de nos
réalités.
Nous étions conscients que notre présence n’allait pas
passer inaperçue et encore moins faire l’unanimité. Mais
avoir autant de réactions virulentes parfois sur notre
tentative d’infiltrer les mouvements altermondialistes,
devait susciter des éclaircissements. Car la frontière
n’est pas facile à distinguer, entre la crainte, et le
racisme latent. Par conséquent, il est urgent de rappeler
les consciences à la vigilance. L’ignorance sur le monde
de l’islam et les français de confession musulmane conduit
à des dérapages et à des instrumentalisations graves de
conséquences.
Depuis notre implication dans le FSE, nous sentons que des
esprits se crispent. Nous serions coupables d’encourager
dans nos alliances, une vision du monde manichéenne. D’un
côté les pro-palestiniens, arabes et islamistes,
accompagnés des extrémistes gauchistes, et de l’autre, le
monde juif, Israël et l’Amérique. Ainsi, nous serions sans
nuances. Nous sommes assimilés à tout ce qui peut, de près
ou de loin, exprimer l’antisémitisme. Nous sommes
détenteurs de gènes particuliers. Quand ce ne sont pas nos
jeunes qui brûlent les voitures dans les quartiers, ce
sont les viols collectifs que nous cautionnons, voire
auxquels nous incitons par notre discours sexiste.
Quand ce ne sont pas les actes antisémites que nous
encourageons par notre silence, ce sont des « gourous »
que nous servons.
Est-ce que tous ceux qui prêtent le flanc à des analyses
infondées voire simplistes, mesurent leur participation au
développement de la haine et du désespoir ?
Nous vivons ces clichés comme des souffrances dans notre
chair au quotidien et malgré cela, ou grâce à cela, notre
désir de lutte contre l’injustice reste intact. Il est en
nous. Il constitue notre mémoire, notre histoire, notre
identité. Il est fondement dans notre conscience. Il est
profond dans notre cœur. Il est raison dans notre foi.
Ce n’est pas de la victimisation mais une situation qui se
complique et qui nous amène à dénoncer ce qui la nourrit.
Nous avons un certain nombre de problèmes que partagent
d’autres catégories de la société, mais le plus délicat
d’entre eux est l’expression de discours complexifiant des
analyses simplistes.
Nous ressentons de sérieuses inquiétudes à l’endroit de
certains intellectuels ou acteurs de la société civile et
politique. En effet, leurs postures et leurs attitudes
réhabilitent de vieux clichés sur la « barbarie » qui « se
fourvoie » dans les quartiers, dans les écoles et «
prennent en otage » toute la société.
Ce sont des discours qui ne datent pas d’aujourd’hui et
qui empoissonnent les débats. Alors trop, c’est trop !
Parmi ces nombreuses expressions, on ne peut que souligner
la diatribe farouche d’Alexandre Del Valle dans son
ouvrage le totalitarisme islamiste, ouvrage de
référence, agrémenté de renseignements censés être
précis pour démonter le complot ourdi par les islamistes
en Europe. Sur un plan purement politique, le même homme
se présentera d’ailleurs aux élections pour la présidence
de l’UMP avec Rachid Kaci [1]. Et peu importe si l’alliance
de ces deux hommes ne dépasse pas la troisième position,
l’objectif n’était pas tant d’arriver à la tête de parti
de Chirac, mais bien d’arriver à légitimer un certain
discours d’extrême-droite au sein de la droite classique.
Del Valle fait partie de ces théoriciens qui sont
convaincus que l’extrême-droite n’a aucune chance
d’atteindre le pouvoir suprême en France sans passer par
la droite classique.
Par ailleurs depuis septembre 2001, Monsieur Cukierman ne
cesse de crier au « loup vert », cause de la recrudescence
des actes antisémites en France. La presse est accusée de
montrer trop d’images du conflit israélo-palestinien qui nourrit la haine du juif. Après le premier scrutin
des présidentielles 2002, le Président du Crif s’est senti
obligé de déclarer, à partir d’Israël, à un journal local
que les musulmans devraient se tenir calmes avec l’arrivée
de Le Pen au premier tour. Cette déclaration a provoqué de
vives réactions, amenant même BHL à devoir prendre ses
distances en condamnant les propos de Cukierman ; mais ce
dernier n’a jamais jugé bon de présenter ses excuses aux
musulmans, bien que le Collectif des musulmans de France
en ait fait la demande.
La Ligue de défense juive excelle par ces actes de
violences organisés dans les manifestations pro-
palestiniennes en criant sans complexe : les bougnoules,
pas d’arabe pas d’attentat…. Que ce soit, à Orly, à la
réception de José Bové [2] , de retour de sa visite à
Arafat, ou lors de la dernière manifestation organisée à
la faculté de Jussieu où une horde de 100 jeunes
extrémistes juifs s’est abattue sur la cinquantaine de
militants pro-palestiniens.
Ces expéditions punitives connues de tous, n’émeuvent pas.
Pourtant, ces atteintes à l’intégrité physique des
personnes, sont-elles moins dangereuses que les tags
antisémites qui inquiètent tout le monde, à juste titre ?
William Goldnadel, avocat et membre de l’association
Avocats sans Fontières, défendant Oriana Fallaci pour son
pamphlet sur les musulmans, parle à la fin du procès de cri de rage d’une femme meurtrie, blessée par les
attentats du 11 septembre ; mais ailleurs, il n’hésite
pas à attaquer en justice au nom de l’Union des étudiants
juifs de France, le journaliste de France Inter, Daniel
Mermet pour son reportage radiophonique sur Israël dans
son émission Là-bas, si j’y suis , lui reprochant
d’appeler à la haine et d’encourager l’antisémitisme. Deux
poids, deux mesures. Qui incendie les esprits ?
Sans oublier, Malik Boutih, ex-président de SOS Racisme,
l’homme des « réalités des quartiers ». L’homme à la
surenchère sur le thème du « péril islamiste ». Le besoin
de reconnaissance politique après tant d’années
d’engagement dans l’ombre l’amène à surenchérir. Le
soutien du Parti Socialiste, lui donne droit au «
dérapage ». Il est « d’eux », il peut les « détester »,
les « montrer du doigt ». Un « arabe » qui insulte les «
arabes », une vieille histoire.
Enfin, il ne faut pas oublier les dernières déclarations
de Claude Imbert du magazine Le point. Celui-ci devait
souffrir à se contenir pour ne pas vider son sac avec
autant de haine. La langue française n’est pas assez riche
pour exprimer son désaccord profond avec l’islam et les
musulmans. Mais peu importe : il s’agit des «
bougnoules ». Cela n’émeut pas les tenants de la
philosophie, du savoir et de l’art de vivre civilisé. Si
prompts à réagir quand ils sont concernés ; mais si
indifférents ailleurs. Si prompts à démonter l’absence de
limite dans le mal de l’autre, pour mieux sublimer ses
nobles sentiments.
De grâce qu’on ne se méprenne pas sur nos engagements et
sur nos positions, elles ne sont ni « communautaires »,
ni « passionnées », ce serait là une autre manière de
vouloir nous disqualifier et disqualifier, ce que nous
pensons.
Notre présence au FSE est le résultat de vingt ans
d’éducation politique et d’engagement citoyen. C’est le
fruit de l’acquisition de savoirs et de pertinences au
sein de l’école républicaine, conjuguée à une histoire
sociale et à un cheminement spirituel.
Notre présence au FSE est le témoignage que nous sommes
prêts à discuter de tout sans tabou tant que l’éthique du
débat est respectée. Nous ne demandons pas l’approbation
sur tout ce que nous disons ou nous faisons, mais nous
exigeons du respect. Nous n’acceptons plus l’humiliation,
d’où qu’elle vienne.
Conscients des enjeux que nous représentons, nous avons la
certitude que nous vivons une expérience unique, qui aura
des retombées nationales et internationales ; une
expérience unique de mise en commun de valeurs pour
l’élaboration de projets partagées par les humanismes de
tous horizons. Il est plus facile d’être seul que de
construire avec d’autres. Nous avons choisi le pari de
cheminer avec d’autres pour défendre la justice, et faire
la promotion de la paix. Mais il ne peut y avoir de
justice sans la paix des cœurs et des esprits. Autrement
dit : confiance.