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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Interview
« La laïcité, c’est d’abord la tolérance »

Interview donné à Ouest-France par Bernard Stasi, président de la commission des « sages » sur la laïcité.

Bernard Stasi, le médiateur de la République, préside la commission sur la laïcité. Cette dernière a entendu tous les partis politiques, toutes les religions, des enseignants, des proviseurs, des ministres. Au total, plus de 200 personnes. Au coeur du débat : le voile et la loi. Pour la première fois, Bernard Stasi s’exprime.

Deux jeunes sur trois, paraît-il, ignorent le mot laïcité. N’est-ce pas le premier défi ?

À mon avis, ces jeunes qui en ignorent tout sont un peu moins nombreux depuis quelque temps. Car enfin, au travers des travaux de notre commission et du débat sur le voile, lalaïcité, on en parle beaucoup. Elle intéresse de plus en plus de monde. Je m’en réjouis, carl’une de nos missions est d’amener les Français à mieux comprendre cette laïcité qui est une chance pour notre pays.

Quelle définition en donnez-vous ?

La laïcité, c’est l’ouverture aux autres, l’esprit de tolérance, la liberté de conscience, le pluralisme. Elle nous permet de vivre ensemble dans le respect des différences, que l’on soit athée, agnostique, catholique, musulman, juif, protestant ou bouddhiste... Je n’aime pas que l’on donne de la laïcité une image restrictive, fermée, bardée de contraintes et d’interdits. Ils sont nécessaires. La laïcité n’est pas le laisser-faire. « Elle n’est pas négociable », a rappelé le président de la République. L’esprit de tolérance n’est pas synonyme de naïveté. Aujourd’hui, les catholiques, qui ont longtemps eu une image négative de cette laïcité, s’y trouvent très bien. On peut dire que la loi de 1905 a libéré l’Église. Il faut que l’Islam comprenne, vite, que cette laïcité lui ouvre les bras.

Les médias se sont polarisés sur les affaires de voile. Trop ?

Je ne le leur reproche pas, mais je le regrette car cela ne montre qu’un aspect de la laïcité. Celui des interdits. Il faut expliquer sans cesse qu’à certains moments et en certains lieux, àl’école particulièrement, ce qui fait la richesse de la société française - ses diversités culturelles, religieuses, politiques, ethniques - tout ce qui nous différencie doit être laissé de côté pour que s’affirme ce qui nous unit. C’est à l’école que se transmettent ces valeurs dela République qui nous permettent de vivre ensemble. L’école est le creuset de la paix civile.

« Un signe d’aliénation de la femme »

Vous avez entendu des enseignants, des proviseurs. Le voile sème-t-il le désarroidans les établissements ?

Dans certains, oui. Enseignants et proviseurs y ressentent un profond malaise. Ils considèrent que l’État se décharge sur eux de la responsabilité d’interdire le voile. Il y a bien une jurisprudence, celle du Conseil d’État. Elle renvoie à l’esprit de dialogue. Elle ne tranche pas. Cela dit, selon le ministère de l’Intérieur, le nombre des jeunes filles voilées diminue. Les contentieux sont peu nombreux, dix cas par an en moyenne, nous a affirmé le ministre de l’Éducation nationale, chiffre que certains contestent.

Où placer la frontière de l’interdit du voile ? À la porte de la classe ? Dans les cours de récréation ?

On ne peut pas, selon moi, séparer la classe et la cour de récréation. La frontière est la clôture de l’établissement.

Quelle signification donnez-vous au voile ?

Même s’il y a plusieurs explications au voile, c’est objectivement un signe d’aliénation de la femme. Il est possible que des jeunes filles le portent pour manifester leur indépendance. Elles le portent surtout parce que leurs parents, leurs grands frères, des groupes religieux,les obligent à le faire. Si elles ne le portent pas, elles sont insultées.

Quels sont les arguments pour et contre une loi ?

Les clivages ne sont ni de droite, ni de gauche et ils sont évolutifs. Beaucoup ont changé d’avis sur le sujet et dans les deux sens. Ce qui plaide en faveur de la loi, c’est sa simplicité. Elle déchargerait les enseignants de la responsabilité d’interdire les signes religieux ostentatoires. Mais j’y vois deux inconvénients. Elle concernerait évidemment tous les signes religieux et toutes les religions, mais les musulmans se sentiraient visés. Elle donnerait des arguments aux intégristes tentés par une certaine radicalisation. La conséquence pourrait être le développement d’écoles coraniques. Ces jeunes filles n’iraient plus à l’école de la République, ce qui serait fâcheux et, si l’on peut dire, contre-productif.

« Il nous manque un beau texte »

L’un des mouvements musulmans que vous avez entendu, l’UOIF, réputé assez radical, s’est déclaré en faveur d’une loi interdisant le port du voile ? Cela vous a étonné ?

La position de cette organisation n’est pas très claire. Ils ont dit cependant - ce que nous avons considéré comme une avancée - qu’il n’y avait aucune obligation dans le Coran à porter le voile. C’est un pas en avant, et c’est cela que je retiens. Elle a aussi déclaré qu’il fallait une loi...

Officiellement, la République ne reconnaît aucun culte, mais certains cultes, en France, bénéficient d’une reconnaissance héritée de l’Histoire. Ce qui n’est pas le cas de l’Islam. Reste-t-il maltraité dans notre pays ?

J’ai été l’un des premiers, au milieu des années soixante-dix, à vouloir mettre fin à l’Islam des caves, des garages et des parkings. Maire d’Épernay, j’ai imposé une mosquée, un simple appartement mis à disposition. Cela m’a valu des critiques de la part de nombre de mes concitoyens. Aujourd’hui, les Français ont évolué. La présence d’une mosquée est normale. Le problème est celui des imams, venus de l’étranger. Il faut former des imams en France. Nous avons ainsi quelques questions en débat : les aumôneries, le statut de l’Alsace et de la Moselle, les imams...

Préparerez-vous un texte solennel sur la laïcité ?

Il nous manque un beau texte qui dise clairement ce qu’est la laïcité. Un texte qui fasse comprendre aux Français la chance qu’elle représente. Personnellement, je suis un chrétien très laïque. La laïcité est une richesse, qui permet d’ailleurs aux religieux et aux laïcs de se retrouver côte à côte quand certaines valeurs sont menacées.

* Vingt « sages ». La Commission indépendante sur l’application du principe de la laïcité doit remettre son rapport au président de la République avant la fin de l’année. Y siègent notamment des universitaires - Régis Debray, René Rémond, Alain Touraine, Gilles Kepel,Patrick Weil... - mais également Marceau Long, du Conseil d’État ; Hanifa Cherifi, médiatrice à l’Éducation nationale, et des élus dont Michel Delebarre (PS) député du Nord, et Nelly Ollin (UMP), sénatrice du Val d’Oise.

* Vient de paraître : Qu’est-ce que la laïcité ? par Henri Pena-Ruiz, collection Folio/Actuel.

Recueilli par Bernard LE SOLLEU.

Ouest-France du 31/10/03





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Enseignement - Femmes - Foulard