Droits des Femmes et Laïcité

par Valentine Zuber,

Intervention au débat public organisé le 14 mars 2014 à la LDH

 

La laïcité française ne s’est parée du discours féministe que depuis très peu d’années au regard de son histoire depuis la Révolution française (une trentaine tout au plus sur plus de deux cents ans…). Sur la longue durée, on peut même dire que le processus de laïcisation français s’est presqu’entièrement déroulé à l’insu et même à l’encontre du développement du droit des femmes dans la société française [1].

L’universalisme abstrait défendu dès la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, prétendait parler de l’homme en tant qu’être humain alors qu’en fait il ne s’adressait véritablement qu’à l’homme, en tant que représentant du genre masculin. Et il est vrai que si la Révolution a bien accordé certains droits civils aux femmes, elle ne leur a rien lâché en ce qui concerne les droits politiques[2]. Il y a encore une vingtaine d’année, on apprenait sur les bancs de l’école publique française que l’instauration du suffrage universel datait en France de la Révolution de 1848, sans jamais préciser qu’il s’agissait d’un « universel » uniquement masculin… La France a d’ailleurs accordé extrêmement tardivement le droit de vote aux femmes (1944-45), bien après des pays comme le Danemark ou le Royaume-Uni (1915), la Belgique et les Etats-Unis d’Amérique (1920) ou même la Turquie (1934). Il faut dire que dans le contexte du conflit des deux France[3], lors de la grande campagne de laïcisation des Républicains de la IIIe République au tournant des XIXe et XXe siècles, les femmes étaient considérées comme étant des alliées inconditionnelles de la France cléricale et ce stéréotype perdura longtemps. La laïcité française s’est donc partiellement construite sur cette mise à l’écart de la moitié de la population jugée politiquement peu sûre.

Dans les années 1960 et 70, les avancées sociales concernant les droits des femmes (égalité civile et politique, contraception, avortement) n’ont généralement pas été réclamées au nom de la laïcité mais plutôt au nom de l’égalité entre les sexes. Ce n’est que depuis la fin des années 80, que certaines féministes se sont finalement emparées du drapeau de la laïcité pour défendre l’émancipation des femmes vis-à-vis d’une pratique religieuse nouvellement installée en France et considérée comme rétrograde et misogyne au regard des canons actuels des relations hommes et femmes. La laïcité française n’a donc en aucun cas été le garant d’avancées féministes pendant la plus longue partie de son histoire en France[4]. C’est pourquoi l’équation Femmes-Laïcité doit être considérée comme une configuration nouvelle, typique de notre société actuelle, sécularisée et démocratique. Il semble donc intéressant de retracer la genèse de ces nouvelles relations et d’en montrer l’aspect paradoxal au-delà des évidences sociales véhiculées par notre époque.

 

La laïcité contre les femmes au XIXe siècle

Le long refus de l’accès à la citoyenneté des femmes

 

La Révolution française a proclamé les droits de l’homme et du citoyen, c’est-à-dire la liberté et l’égalité des êtres humains. Elle a effectué la première étape d’une sécularisation qui n’était pourtant pas encore la laïcité telle que nous la connaissons aujourd’hui, en transférant les responsabilités jusque-là assumées par l’Eglise catholique dans les domaines civil (Etat civil, mariage civil, divorce…), médical et de l’enseignement. Mais elle l’a fait en excluant sciemment plus de la moitié de la population, avec en tout premier lieu, les femmes (mais aussi les enfants, les prisonniers, les esclaves, etc.). Cette exclusion s’est maintenue pour les femmes jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale[5]. L’un des arguments majeurs de ceux qui étaient hostiles au suffrage féminin était la crainte, partagée par tous les Républicains de l’époque, de l’influence politique nécessairement néfaste (c’est-à-dire antirépublicaine) de l’Eglise catholique sur les femmes. Le pouvoir prêté aux prêtres sur leurs ouailles était alors considéré comme une véritable menace pour la propagation des idéaux républicains et l’affermissement du parti qui les représentait. Ce véritable lieu commun républicain était répété à l’envi par tous les progressistes politiques du XIXe siècle, de Michelet à Clemenceau. Ce dernier proclamait encore à propos des femmes en 1907 : « Le nombre de celles qui échappent à la domination du clergé est ridiculement faible… et si le droit de voter est accordé demain aux femmes, la France sera précipitée en arrière vers le Moyen-Age »[6]. Cet argument avait certes une certaine réalité empirique, car l’Eglise catholique, progressivement dépossédée de son rôle par la laïcisation déterminée de l’enseignement masculin, s’était pratiquement spécialisée dans l’enseignement féminin. Mais déjà dans les années 1880, Hubertine Auclert, une militante pour le suffrage féminin, posait une question pertinente : si le fait d’écarter les femmes du suffrage était destiné à contrer le pouvoir du cléricalisme, pourquoi donc avait-on alors laissé ce droit de suffrage aux hommes d’église ? Les femmes qui se sont ainsi engagées en faveur du droit de suffrage et de la laïcité étaient à la fois très minoritaires et manquaient évidemment de plate-forme sociale pour faire entendre leurs idées. Cependant, la revendication pour le vote des femmes a progressivement gagné du terrain à La Belle Epoque, encouragée par les exemples des pays anglo-saxons. Certains Républicains apportèrent leur soutien, comme Jean Jaurès ou Ferdinand Buisson (qui a appuyé un projet de loi en ce sens peu avant la Première Guerre mondiale). Mais la majorité des militants de la laïcité, la plupart du temps des radicaux-socialistes, y étaient farouchement opposés. C’est en effet la majorité radicale qui, à plusieurs reprises dans les années 1920-1930, a fait barrage au Sénat en dépit des votes favorables successifs de la Chambre des députés (le dernier d’entre eux avait pourtant été quasi unanime en juillet 1936 pendant le Front Populaire). Paradoxalement, du côté catholique et protestant, plusieurs voix se sont élevées pour soutenir le suffrage féminin dès l’entre-deux-guerres. Cette collusion a évidemment conforté les craintes des anticléricaux.

 

Le rôle des femmes dans la laïcisation de l’enseignement au XIXe siècle

 

Il faut rappeler la place centrale de l’instruction, de l’école, quand on évoque la laïcité. C’était un enjeu majeur dans le dernier tiers du XIXe siècle, quand la République s’installait puis s’enracinait dans les années 1880. Il s’agissait alors de faire progresser les idéaux républicains, et l’école était déjà considérée comme l’un des vecteurs essentiels de cette entreprise, puisqu’elle avait comme mission de former les futurs citoyens. C’était aussi, pour les pères de la République, un moyen de contrer l’influence de l’Eglise catholique qui avait retrouvé, au cours du XIXe siècle, une place importante dans l’enseignement. La loi Falloux, en 1850, qui instituait « la liberté de l’enseignement », renforçait en effet la position des congrégations religieuses qui assuraient alors une grande partie de l’enseignement public et encadraient tout particulièrement les filles. Au début de années 1860, deux filles scolarisées sur trois fréquentaient une école, un pensionnat ou une institution tenue par des religieuses. Mais la loi Falloux, très critiquée par le camp républicain était aussi le premier texte législatif, depuis la Révolution, où il était question des écoles primaires de filles puisque l’obligation est faite aux communes de plus de 800 habitants d’ouvrir une école de filles à une époque où le retard est grand en matière d’instruction élémentaire des filles et donc des femmes : un tiers des filles ne fréquentait pas l’école en 1850, essentiellement dans le monde rural mais aussi dans les couches populaires urbaines. Cette loi a donc contribué à faire progresser la scolarisation des filles, mais l’enseignement qui leur était dispensé était plus limité que pour les garçons, les religieuses pratiquant le plus souvent la trilogie lecture, couture et catéchisme alors que du côté des garçons, les maîtres laïques (mais aussi religieux) veillaient au calcul et à l’écriture.

Tout au long du XIXe siècle, y compris avant même que la question de la laïcité dans l’enseignement ne soit posée, des femmes se sont engagées sur le terrain de l’instruction des filles. Cette demande avait d’ailleurs été clairement formulée dès la Révolution Française par des femmes, mais aussi quelques hommes. Condorcet souhaitait ainsi faire accéder les femmes, « aux lumières de la connaissance et de la raison ». Selon lui, ce n’était pas la « nature » qui expliquait la situation d’infériorité des femmes mais bien leur manque d’instruction. Cette demande a été clairement reformulée lors de la révolution de1848. Des Saints-Simoniennes comme Jeanne Deroin, Pauline Roland ou Eugénie Niboyet, demandaient aux pouvoirs publics de considérer l’instruction des filles. Droit à l’instruction et égalité des droits civils étaient réclamés par un écrivain aussi célèbre en son temps que Georges Sand.

La question de la laïcisation de l’enseignement (le passage à un corps d’enseignants non religieux mais aussi à des contenus d’enseignement détachés des dogmes religieux) a été encore plus clairement posée, dès la fin du Second Empire, par l’opposition républicaine dont l’anticléricalisme était nourri par la proximité entre les autorités politiques et l’Eglise catholique. Des femmes étaient déjà présentes dans les cercles républicains de la fin des années 1860 qui ont fourni une bonne partie du personnel politique des débuts de la IIIe République. Ceux-ci étaient bien décidé à « sortir les filles des genoux de l’Eglise ». C’était le cas Maria Deraismes, féministe, républicaine et laïque, qui, avec le journaliste républicain et franc-maçon Léon Richer, a créé la Société pour l’amélioration du sort des femmes  et la première loge franc-maçonne mixte : le Droit humain. On peut aussi citer, dans l’entourage de Jules Ferry, la personnalité de Pauline Kergomard, une protestante républicaine qui a été à l’origine de l’école maternelle publique, avec un personnel laïque, organisée en 1881. Les femmes institutrices, puis professeures dans les nouveaux lycées publics féminins étaient très souvent des jeunes filles issues du protestantisme que leur éducation religieuse et leur ethos de service, destinaient à composer cette nouvelle classe de la société.

 

La laïcité et les droits des femmes au XXe-XXIe siècles

 

Le problème du droit (ou des droits des femmes) est une idée qui a eu une longue histoire et reste encore d’actualité de nos jours. Il y a eu parfois des alliances circonstancielles entre ceux ou celles qui combattaient pour la laïcité et celles ou ceux qui militaient pour les droits des femmes, mais ce n’était pas automatique. Ainsi, la loi de 1884 rétablissant le divorce qui avait été supprimé en 1816, fut fermement combattue par des politiques et des juristes catholiques et soutenue par des parlementaires protestants, juifs (comme l’auteur du projet de loi, Alfred Naquet), francs-maçons, libres penseurs. Cette loi, très contestée, a été pourtant l’une des lois laïques les plus importantes et a constitué un facteur décisif d’émancipation pour les femmes.

Un siècle plus tard, parmi celles et ceux qui revendiquaient pour un accès à la contraception et le droit à l’avortement, on retrouvait aussi militants laïques et/ou féministes, mais, le principe de laïcité n’était pas particulièrement mis en avant par ces derniers. Les mouvements féminins qui ont milité pour le planning familial étaient composés certes de femmes laïques mais on y retrouvait aussi de nombreuses personnalités issues de la sphère religieuse protestante (comme la sociologue Evelyne Sullerot ou le mouvement protestant pionnier en matière de Planning familial, Jeunes Femmes). La liberté de choix des couples et des femmes qui y était revendiquée était bien associée à un refus d’une morale familiale gouvernée par des principes religieux. Mais, a contrario, des féministes d’obédience communiste, pourtant très attachés à la laïcité, furent, au début du mouvement, plutôt opposées à l’idée de contrôle des naissances, tandis que certains catholiques s’y montraient paradoxalement favorables (comme le député Lucien Neuwirth qui est à l’origine de la loi sur la contraception de 1967). De même à propos du combat pour le droit à l’avortement. Certes, les principales militantes étaient attachées à la laïcité (Gisèle Halimi, Yvette Roudy ou Simone Veil,) mais elles n’associaient généralement pas le terme de laïcité avec celui de libération des femmes.

 

L’évolution contemporaine du discours féministe : de l’émancipation à la liberté

 

Le discours semble avoir changé depuis la fin des années soixante-dix. Et la militance féministe s’est, depuis lors, emparée de l’étendard de la laïcité. Une partie d’entre elles l’a fait en défendant le refus de l’ouverture de l’école publique aux filles voilées pour tenter de les détacher de leurs mentors. En dépit des proclamations en faveur de l’émancipation de toutes les femmes, il ne me paraît cependant pas que le discours de type laïque antiféministe ait vraiment disparu du paysage. Et certaines féministes républicaines s’en sont paradoxalement faites les courroies de transmission. Lors des grandes consultations sur la laïcité (comme lors de la commission Stasi de 2003[7]), les jeunes filles intéressées n’ont pas ou très peu été entendues par les experts, sous prétexte que c’étaient des « militantes » ou des victimes. Et le discours sur l’émancipation nécessaire et volontariste que la République devait aux « faibles femmes » musulmanes menacées par leur mari, frère ou père, a souvent rappelé les discours paternalistes et machistes des Républicains de la fin du XIXe siècle qui mettaient en cause les qualités physiologiques et morales de ces premières « faibles femmes » alors sous l’emprise de leurs émotions hystériques et de leurs curés[8].

A cause de ses impensés paternalistes et idéologiques, le discours féministe républicain, dominant dans les médias en France, s’est donc inscrit à contre-courant de celui du féminisme anglo-saxon ou du féminisme musulman naissant qui prônent d’abord la liberté accordée aux femmes dans leur choix de vie plutôt qu’une libération imposée de l’extérieur par l’Etat aux individus[9]. Discours idéologique, et donc par cela aussi peu laïque que possible, le féminisme républicain continue de réclamer une politique coercitive contre certaines femmes au nom même de leur liberté, là où la laïcité prône le respect et la liberté d’expression et de croyance pour tous les individus considérés comme adultes et responsables.

 

La laïcité contre la liberté ?

 

On le voit, la dialectique entre une liberté de conscience de type libérale et anglo-saxonne et une liberté de penser émancipatrice et républicaine n’a pas disparu du paysage idéologique français contemporain. Les femmes en ont été trop souvent, au XXIe comme au XIXe siècles, l’objet et la cible. La figure stéréotypée de la femme musulmane voilée comme prototype de la victime a été popularisée par le grand débat politico-médiatique pour être ensuite instrumentalisée par le discours des féministes républicaines[10]. Mais les actrices musulmanes mises en cause ne se sont généralement pas reconnues dans ce discours et ont commencé à réagir, en se réclamant elles aussi, de la laïcité de l’Etat comme garante de leur liberté religieuse[11]. On entrevoit depuis quelques années maintenant l’émergence d’un discours féministe musulman qui entretient des rapports à la laïcité à la fois moins passionnels que les précédents et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, plus sécularisés. La plus grande visibilité des musulmans français sur la scène publique semble donc être à l’origine de la transformation conceptuelle à l’œuvre actuellement dans le féminisme français. Les « affaires du voile islamique » successives et la récente polémique sur le port du voile intégral ont progressivement islamisé les termes du débat. Ce processus a permis un double mouvement de recomposition des forces en présence : à la féminisation de la laïcité s’est peu à peu opposé un processus de laïcisation du féminisme[12]. Et les discours traditionnels et souvent paternalistes en faveur de l’émancipation ont été peu à peu concurrencés par des discours plus universels en faveur de la liberté et de l’égalité.

 

Valentine Zuber, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris.

valentine.zuber@ephe.sorbonne.fr

 


[1] Florence Rochefort, (dir.), Le pouvoir du genre. Laïcités et religions 1905-2005, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2007.

[2] Joan W. Scott, La citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme, Paris, Albin Michel, Bibliothèque Histoire, 1998.

[3] L’expression a été popularisée par Emile Poulat, Liberté-Laïcité, la guerre des deux France et le principe de modernité, Paris, cer-Cujas, 1988.

[4] Florence Rochefort, « Droits des femmes et laïcité : le débat en France », in Luisa Accati, Luisa Passerini (dir.) La laicità delle donne, Firenze, European Press Academic Publishing, 2008.

[5] Mathilde Dubesset, « L’impossible (impensable ?) suffrage des femmes, 1848-1914, un siècle de controverses françaises », in Gérard Chianéa et Jean-Luc Chabot (dir), Les Droits de l’homme et le suffrage universel, l’Harmattan, 2000.

[6] Mathilde Dubesset, «  L’engagement des femmes dans la laïcité, une approche historique », Intervention aux 6° rencontres citoyennes de Valence, La Ligue de l’enseignement, 2005,

http://www.laicite-laligue.org/index.php?option=com_content&task=view&id=62&Itemid=39

[7] Bernard Stasi, Laïcité et République. Rapport au Président de la République, Paris, La Documentation française, 2004.

[8] Valentine Zuber, « La commission Stasi et les paradoxes de la laïcité française », in Jean Baubérot dir., La laïcité à l’épreuve. Religions et libertés dans le monde, Paris, Universalis, 2004, p. 29-39.

[9] Catherine Samary, « Pour une alternative laïque contre l’étatisme ‘’civilisateur’’, La laïcité n’est pas anti-religieuse… », http://www.topicsandroses.com/spip.php?page=imprimir_articulo&id_article=231, 15 décembre 2007.

[10] Françoise Lorcerie, La Politisation du voile. L’affaire en France et son écho à l’étranger, Paris, L’Harmattan, coll. Confluences Méditerranée, 2005.

[11] Siham Andalouci, « Etre femme musulmane et laïque », 9 mars 2008.

Texte :  http://www.topicsandroses.com/spip.php?page=imprimir_articulo&id_article=310,

[12] Marjorie Moya, « La laïcité, nouvel enjeu du féminisme », communication donnée à la Journée d’étude du GEJC, (Liberté religieuse, laïcité et droit des minorités), Nouvelles religiosités, nouvelles laïcités ?, Paris, 23 octobre 2009.


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