L’intégrisme musulman n’est pas une fatalité

11 octobre 2007

Le radicalisme ne progresse pas en ligne droite depuis les années 1970. Une pacification reste possible.

Au tournant des années 1999-2000, un certain nombre d’ouvrages sont parus qui annonçaient la fin de l’islamisme. En France, l’un des plus marquants est celui de Gilles Kepel : Jihad, expansion et déclin de l’islamisme (Gallimard, 2000). On assiste à ce moment précis à un essoufflement de l’islamisme classique. Cette période s’achève brutalement en 2001 avec l’entrée en scène, à l’échelle mondiale, de l’organisation Al-Qaida. Se met alors en place un mode d’action qui est aujourd’hui le trait distinctif de la contestation islamiste : la violence des attentats-suicides. Les transformations survenues durant les six dernières années ont pu surprendre par leur radicalité et par leur ampleur.

Des années 1920 à la fin des années 1970, l’islamisme était demeuré marginal. Cette période est marquée par l’occidentalisation de la mouvance islamiste puis, à partir des années 1950, par l’influence des idéologies de gauche. L’année 1979 marque la mort de la gauche au Moyen-Orient : se substituant au gauchisme, l’islamisme va devenir le paradigme dominant des conflits qui agitent la région. Il s’agira désormais de faire retour vers le Coran, qui est vu comme la source authentique de toute libération. Guerre d’Afghanistan, guerre Iran-Irak, guerre civile libanaise, guerre civile en Algérie, guerre du Golfe : autant de conflits aux cours desquels l’islamisme gagne ses titres de noblesse révolutionnaire, consacrant le thème de la guerre sainte et glorifiant la figure du martyr.

C’est cette période commencée en 1979 qui s’achève vingt ans plus tard. On constate alors un déclin de l’islamisme, avec un renoncement à la guerre sainte et une acceptation de l’économie de marché. A la fin des années 1990, les classes moyennes sont en train d’inventer une nouvelle forme d’islamité. Les penseurs de l’islam s’efforcent de libérer la religion de l’emprise du politique et de l’emprise de la science. C’est aussi l’époque où apparaissent les premiers défilés de mode islamiques.

Deuxième raison du déclin de la fin des années 1990 : à l’exception de l’Iran, les pays où s’est développé l’islamisme sont gouvernés par des régimes très autoritaires. Les Etats ont exercé une forte coercition à l’égard du mouvement. L’Egypte et l’Algérie ont pratiqué une répression massive, recourant souvent à la torture. La mouvance s’en est trouvée très affaiblie.

Parallèlement au démantèlement des organisations islamistes, de nombreux Etats ont opéré une réislamisation des moeurs. Cette évolution est sensible dans les années 1980-1990, au Moyen-Orient et en Indonésie. La conséquence pour les islamistes est une perte de sens de leur mouvement. En outre, les attentats contre les civils et les touristes ont contribué à propager une peur de l’instabilité : une partie de la population a fini par soutenir les Etats, donnant raison à un adage de l’islam qui remonte au Xe siècle et selon lequel  » mille ans de tyrannie valent mieux qu’une minute d’anarchie « .

Comment expliquer la radicalisation de l’islamisme survenue dans les années 2000 ? Cette résurgence s’effectue en effet à l’abri du regard des Etats : les camps d’entraînement militaire où se retrouvent des intellectuels et des ingénieurs ; les camps de réfugiés palestiniens ; les prisons, qui deviennent de véritables universités du militantisme. L’exil, en particulier vers l’Europe, est un vecteur de ce renouveau de l’islamisme radical. Quel est l’horizon d’émancipation visé aujourd’hui par les combattants islamistes ? Il ne s’agit plus de transformer la société au nom d’un idéal universel. Il ne s’agit pas non plus de conquérir le pouvoir par la révolution. Le renouveau actuel se caractérise par trois aspects : sa dimension charismatique, sa dimension rationnelle et bureaucratique, et sa dimension millénariste. Ces trois dimensions se retrouvent à l’intérieur même de l’organisation Al-Qaida. Créée en 1988, cette structure est devenue l’inspiratrice d’une lutte qui se livre aujourd’hui à l’échelle mondiale.

La dimension charismatique de l’islamisme contemporain est liée à l’influence d’un homme : Oussama Ben Laden. Tout à la fois extrêmement modeste et démesurément prétentieux, celui-ci se présente comme quelqu’un qui a sacrifié sa fortune et son confort au profit de la cause. S’il n’a aujourd’hui que 50 ans, il montre un corps fragile, usé. Ce n’était pas le cas de Yasser Arafat, qui, dans les années de sa gloire, apparaissait comme un militaire plein d’élan. Sur le plan doctrinal, s’il légitime son action en référence au Coran, le chef d’Al-Qaida rompt avec la tradition islamiste classique. Les chefs spirituels des années 1970-1980 se prononçaient sur tous les sujets, de la politique au logement ou à la santé. Lui ne retient du Coran que quelques versets.

Autre figure majeure de l’organisation, l’Egyptien Ayman Al-Zawahiri incarne la dimension bureaucratique de l’islamisme contemporain. Historiquement, il est de ceux qui ont contribué à transformer l’islamisme en mouvement révolutionnaire. C’est notamment sous son influence que la notion de martyr est devenue une notion-clé de la militance islamiste. La troisième dimension, celle du millénarisme eschatologique, s’incarne dans le corps des martyrs qui choisissent de mourir pour la cause. Selon la rhétorique d’Al-Qaida, le martyr a intériorisé la responsabilité du monde et l’espoir de la délivrance : se considérant comme coupable, il devient par son sacrifice le relais de l’émancipation.

L’horizon sociopolitique du Moyen-Orient est extrêmement restreint. La situation actuelle se caractérise par un clivage de plus en plus prononcé entre le monde musulman et le monde occidental. L’islamisme radical envisage l’histoire à partir d’un conflit hautement symbolique : le conflit israélo-palestinien, autour d’un lieu lui-même symbolique, Jérusalem. Plus ce nouveau radicalisme est présenté comme faisant partie de  » l’axe du Mal « , plus il se raidit et se présente comme le combattant du Bien contre le Mal. Un retour à la pacification observée à la fin des années 1990 n’est cependant pas impossible. La résolution de ces conflits réside dans une démocratisation des sociétés moyen-orientales. Elle suppose un examen de conscience critique, au Moyen-Orient comme dans le reste du monde, sur le rapport que nous entretenons avec ces sociétés.

Hamit Bozarslan

Directeur d’études à l’EHESS, codirecteur de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman

© Le Monde


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