La laïcité, chef d’œuvre «d’ingénierie» ou «d’architecture» institutionnelle

Par Alain Bondeelle

Certaines et certains pensent qu’il suffit de clamer « laïcité et République » pour voir les deux éléments, qui ne sont d’ailleurs pas du même ordre, transcender le paysage politique, s’imposer par leur vertu propre pour le maintenir tel quel dans la durée. Ils ont tort : la laïcité est un travail « à réécrire tous les jours », une construction à recontextualiser sans cesse, et non une recette ou un donné ; en cela elle ressemble à la Nation, du moins « la composition française » proposée par Mona Ozouf, « à réécrire sans cesse avec toutes celles et tous ceux qui vivent sur son territoire », dans la ligne du « plébiscite de tous les jours » formulé jadis par Renan. Soit exactement le contraire du nationalisme, sa pathologie, par l’idolâtrie de la Nation, proclamée alors nouvelle divinité toute puissante à qui sont dus tous les sacrifices, et d’abord celui du bouc émissaire, ou de la population toujours désignée par la rumeur, en période de repli, pour en tenir lieu.
Dans le même ordre d’idées, ni la République ni la laïcité ne sont sacrées, même si une nostalgie de la transcendance s’installe dès la Déclaration de 1789 qui précise cependant « La souveraineté repose désormais sur la Nation », et non plus sur le sacre du monarque qui lui conférait la souveraineté politique par une médiation religieuse. Les cultes de la Raison et de l’Etre Suprême témoignent de cette nostalgie d’une transcendance dès la Première République, et même avant elle, la constitution civile du clergé, comme si le culte devait être intégré à la Nation pour la conforter. Mais d’autres cultes religieux, réformés et israélite, étaient devenus légaux et légitimes dans la mesure où les réformés et les juifs étaient désormais des citoyens comme tous les autres.
Le livre de Valentine Zuber, Le culte des droits de l’homme, met en relief éloquemment, parmi beaucoup d’autres, cette nostalgie d’une transcendance perdue et ces tentatives de transfert permanent sur le modèle religieux vers d’autres valeurs absolutisées dans ce but, les droits de l’homme par exemple ou la Nation, ou la République jacobine, une permanence dont il faut tenir compte encore aujourd’hui. Comme il faut, à mon sens, continuer d’y résister. La religion civile même réputée « laïque » ne résout pas la nouvelle et nécessaire autonomie séculière croisée du politique et des individus vis-à-vis des convictions en général et de leurs propres convictions et de plus ainsi, cette religion civile se ment et elle nous ment.
Elle risque en effet de ramener tout le monde en arrière vers une autre conception « holiste » de la société et de l’Etat d’où la Déclaration de 89 avait au contraire permis qu’on en sorte, du moins de sa version monarchiste catholique (Danièle Lochak). Pour reprendre le sens de « holisme », on pourrait caractériser comme holiste tout collectif dont chaque individu ne peut être distingué que par le fait qu’il est déterminé par son origine et son appartenance au collectif, sa référence constitutive de base, en toute hétéronomie, hors de toute possibilité d’autonomie et d’autodétermination. Non seulement les parties n’existent pas hors du tout, mais le tout détermine, sans dialectique, les parties.


Comprendre la portée du principe de laïcité

Pour commencer à comprendre la portée du principe de laïcité, il faut lire la loi de 1905 à trois niveaux en rappelant que ni le mot laïcité ni le mot religion ne figurent dans le texte ; le premier niveau, factuel, consiste à définir précisément ce que la loi institue : liberté individuelle complète de conscience et d’expression en privé et en public assurée par l’Etat ; liberté complète des cultes garantie par l’Etat en privé et en public, et création d’aumôneries dans les lieux où l’accès aux cultes publics est impossible (internats, hôpitaux, prisons) ; séparation de l’Etat et des cultes par suppression de leur budget et de leur grande reconnaissance juridique ; les cultes sont devenus associations de droit privé ; ces associations sont exclues de l’espace de l’Etat mais leur hiérarchie particulière est acceptée (article 4) ; un bureau des cultes est maintenu, d’abord auprès du Ministère de l’Instruction publique, puis du Ministère de l’Intérieur, même si nous souhaitons aujourd’hui son rattachement au Ministère de la Justice. Les associations cultuelles sont désormais entièrement libres dans l’espace de la société civile, l’agora. Pour la compréhension de la notion d’ordre public, les limites générales de l’ordre public sont ramenées à l’ordre public du domaine particulier où il doit s’appliquer, afin de ne pas donner à l’Etat des moyens de répressions disproportionnées.
Le second niveau de lecture est historique et doit être lui-même décomposé en trois points : en premier lieu, la cause immédiate est la crise née de l’affaire Dreyfus en 1898, en particulier le rôle antisémite et antirépublicain qu’y joue l’Eglise Catholique, son clergé, sa presse ; d’où la nécessité d’une séparation et les premières mesures anticatholiques de 1901 et 1904 très contraignantes pour les congrégations inscrites dans la loi au contraire très libérale sur les associations, puis l’interdiction et l’expulsion des congrégations enseignantes en 1904, et enfin la première version combiste du texte de la loi de séparation très attachée à un renforcement du contrôle des cultes à la manière du premier consul (1801-1807).
Les leaders politiques qui ont permis l’écriture et la promulgation de cette loi, Briand, rapporteur du texte, Jaurès, Francis de Préssenssé, Ferdinand Buisson lui-même pour la ligne générale du dispositif, ont retourné complètement dans un sens libéral et social l’intention de Combes (« La suppression du budget des cultes », disait symboliquement Jaurès, « permettra de commencer à financer les retraites ouvrières »). Combes voulait, à la suite de l’Affaire Dreyfus, surveiller de plus près l’Eglise Catholique alors à la pointe du combat antisémite et antirépublicain ; un antisémitisme original et repensé, fondé sur l’antijudaïsme traditionnel des catholiques reposant sur le dogme du peuple juif « déicide », auxquels s’ajoute désormais l’antisémitisme économique reposant sur le slogan simpliste « Tous les banquiers sont Juifs ; or les Juifs sont des usuriers ; et tous les Juifs sont banquiers ». Et enfin, selon les élucubrations farfelues de Gobineau et Vacher de Lapouge ripolinées au scientisme d’un darwinisme caricaturé, une forme nouvelle de racisme biologique d’apparence « scientifique » visant l’ensemble des Juifs, considérés comme une « race inférieure » de l’espèce humaine.
Pour venir à bout de cette offensive catholique antisémite et antirépublicaine, Combes voulait renforcer encore le contrôle des cultes mis en place par le Premier Consul dès 1801 et toujours en vigueur en 1904. Maurice Allard, à l’extrême gauche, voulait, au moyen de la Séparation, supprimer les religions, (merci à Jean Baubérot de nous le rappeler). Combes, redevenu sénateur après sa démission de la présidence du conseil entraînée par l’affaire des fiches, votera d’ailleurs avec la majorité sénatoriale le texte de la loi en l’état. Des opposants catholiques de l’époque reconnaissent la très grande qualité du texte et du dispositif libéral qu’il met en place grâce à un débat exemplairement démocratique, même si le Pape leur enjoint de le refuser.

L’achèvement de la société civile
Second point de la lecture historique, l’achèvement de la société civile dont l’encadrement législatif libéral et laïque commence en 1879 : monopole de la collation des grades à commencer par le baccalauréat réservé aux universités d’Etat, « sciences religieuses » reportées à la cinquième section de l’Ecole des Hautes Etudes au lieu et place des facultés de « théologie » intégrées jusque-là dans les Universités d’Etat, pour faire pièce à la loi de 1876 sur les facultés catholiques ; liberté de la presse (1881), liberté des syndicats (1884), école élémentaire publique, gratuite et laïque dans ses locaux, ses programmes et ses personnels, mais sans monopole de la diffusion de l’instruction élémentaire devenue désormais obligatoire (1881-82-86), rétablissement du divorce (1884), cimetière devenu espace civil (1889), liberté d’associations (1901) ; les leaders qu’on a cités plus haut décident d’inscrire la loi de séparation de 1905 dans cette logique libérale de la société civile, prenant le contrepied des intentions initiales de contrôle accru des religions selon Combes ; cette société civile laïcisée et indépendante de l’Etat, ce tiers espace, accueille tous les individus et tous les groupes, convictionnels, militants, culturels de manière entièrement libre et non normée, mais aussi les firmes et leur rôle économique, et toutes les institutions ; elle permet sur l’agora, l’espace public de la rue, l’expression libre individuelle et collective de toutes les convictions « même religieuses » tant qu’elles respectent l’ordre public. Sa règle générale est la liberté, et les limitations de celle-ci l’exception.
Troisième point de la lecture historique : les Républicains passent en 1879 de la sécularisation des institutions entreprise en 1789 (exemple de la sécularisation : en 1792 l’état civil des naissances, mariages civils et décès tenu à la mairie remplace les registres paroissiaux des baptêmes, mariages religieux et obsèques religieuses tenus par le curé de la paroisse catholique), sécularisation réduite et maintenue au long du XIXe siècle avec le pluralisme des quatre cultes reconnus, à la laïcisation des institutions républicaines. Le mot laïque et la famille laïcité, laïcisation, le concept qu’ils recouvrent, est créé dans son sens moderne par Edgar Quinet dans les années 1850 à partir d’une opposition ancienne interne à l’Eglise médiévale entre les clercs et le peuple, les « klerikoi » opposés aux « laïkoi » ; mais Quinet transforme et étend cette opposition en opposition entre religion et politique, deux domaines désormais autonomes. Le mot « laïcité » est repris dans le supplément de la première édition du Littré, systématisé, enrichi dans la première édition du dictionnaire pédagogique de Buisson en 1885 et plus encore dans la seconde édition de 1911. Buisson est le véritable « apôtre » de cette laïcité (Laurence Loëffel), lui qui, professeur de philosophie, Inspecteur Général, directeur des enseignements élémentaires au Ministère entre 1879 et 1896, avant d’être professeur de sciences de l’éducation, puis député présidant la commission d’élaboration de la loi, vient à la libre pensée à partir du libre examen des Réformés.
Le troisième niveau de lecture de la loi est le niveau institutionnel et sa portée dépasse de beaucoup la seule articulation nouvelle entre théologie et politique, pour reprendre des termes spinozistes, qu’elle met en œuvre. L’ingéniosité de l’ingénierie institutionnelle apparaît clairement par la promulgation de la loi de 1905, son chef d’œuvre, qui dispose finement et définitivement trois niveaux et trois instances pour garantir de manière équivalente la liberté et l’égalité, « l’égaliberté » selon Etienne Balibar, de manière à rendre, par la solidarité, la fraternité possible.
I/ D’une part, l’Etat souverain, la loi, le droit qu’il établit de manière universelle sur son territoire, un universel général qui dépasse les universels particuliers, religieux parmi d’autres ; ceux qui représentent cet Etat et ceux qui le servent sont tenus à la neutralité et à la réserve en matière d’expression convictionnelle ; II/ d’autre part, le peuple souverain de tous les sujets-citoyens individuels qui élisent souverainement selon leurs convictions propres leurs représentants ou sollicitent puis remplissent un mandat, et qui ont droit à la protection et à la sûreté de leur vie privée ; ils ont la possibilité et la liberté légitime de s’associer solidairement en autant de collectifs qu’ils souhaitent, mais ces collectifs, ou communautés, sont d’un autre ordre que le collectif politique du peuple souverain ; III/ enfin la société civile laïcisée et non plus religieuse qu’on vient d’esquisser mise en place depuis 1879 par les Républicains dans tous les domaines et qui accueille tous les individus et tous les collectifs dans un espace commun civique non directement politique.
Les collectivités territoriales, leurs locaux et leurs personnels, sont tenus elles aussi à la neutralité convictionnelle, mais non le public qu’ils accueillent. De manière générale, la laïcité s’applique alors aux institutions, non aux individus qui, par contre, grâce à elle peuvent vivre libres et égaux. La liberté est la règle générale et continue, ses limitations temporaires et circonstanciées l’exception.
En donnant ainsi une entière liberté aux convictions et aux groupes convictionnels au sein de la société civile, la République s’organise, se structure, libère et se libère.

Le pluralisme des convictions
Le pluralisme des convictions est la règle démocratique ; la neutralité convictionnelle de l’Etat garantit réciproquement qu’aucun groupe convictionnel ne pourra se réclamer d’une autorité quelconque, par un lien institutionnel et financier avec l’Etat par exemple, pour imposer ses normes propres particulières comme sources de la loi civile : c’est le sens de la Séparation entre la République, qui assure désormais la liberté de conscience et de son expression, et garantit le libre exercice des cultes, et les « Eglises », ici entendues comme collectifs des cultes et convictions religieuses. Les « Eglises », selon le titre de la loi, deviennent des associations de droit privé, mais entièrement libres au sein de la société civile. Leur fonctionnement hiérarchique particulier même non démocratique leur est reconnu par l’article 4, malgré les objections de Ferdinand Buisson.
Le point important de cette construction est la séparation définitive, l’exclusion de l’accès direct à la souveraineté de tout groupe partiel, partial ou partisan. La posture jacobine qui redoute les factions, et qu’on retrouve chez Babeuf en 1795 et ensuite chez tous les collectivistes, puis hélas chez beaucoup de républicains encore aujourd’hui nostalgiques du jacobinisme, était indispensable en 1793-1794 quand la République naissante était menacée d’éclatement entre partisans de la Nation, et partisans de la dynastie tel le monarque lui-même dans sa tentative de fuite de Juin 92, et donc la méfiance était rendue indispensable, la suspicion générale à la fois nécessaire et, simultanément, mortifère pour la démocratie.
Rien de tel ni en 1905 ni aujourd’hui qui puisse justifier la posture de « la Patrie en danger » : aucun groupe particulier, sinon le peuple souverain dans son ensemble, n’a accès direct comme tel à la souveraineté, à la loi, au droit ; aucune communauté, religieuse ou autre, ne peut prétendre proposer ses normes particulières comme normes universalisables, sources de la loi et du droit. C’est tellement vrai que le Conseil Economique, Social, Environnemental, qui représente la société civile, est exclu de toute fonction législative ou exécutive, ou judiciaire. Par contre il peut être invité à formuler des avis. L’intelligence de ce dispositif subtil par l’ensemble des citoyennes et des citoyens est sans doute l’une des raisons de l’échec de la proposition référendaire de 1969 qui brouillait tout le dispositif en faisant de la deuxième chambre à compétence législative, le sénat, un organe de représentation de la société civile.
Ce tiers parti de la société civile indépendante est indispensable aux interactions démocratiques qu’elle favorise, à la seule condition qu’elle soit séparée de la souveraineté politique pour respecter l’autonomie de la souveraineté partagée exclusivement par l’Etat et le peuple des citoyens sujets. Les trois niveaux différenciés, Etat, peuple souverain, société civile, contraignent chacune, chacun à admette que la loi de tous ne peut plus jamais être la loi de quelques-uns. La triangulation de ces trois instances donne profondeur, souplesse au dispositif et permet d’éviter définitivement qu’on rabatte systématiquement la loi d’un groupe particulier sur la loi générale, expression de la volonté générale. Le danger du communautarisme est donc, selon la réalité et la logique de nos institutions, purement imaginaire. Cette loi privatise tout système de conviction, et protège les individus autant des pressions de l’Etat que des pressions des groupes, religieux parmi d’autres.
Le principe de laïcité dégagé en 1905 résout donc les difficultés de distribution des rôles et des instances et les difficultés d’articulation, difficultés essentielles de la démocratie républicaine, bien au-delà du simple problème de la place des religions dans la cité. Il devient ainsi l’un des opérateurs essentiels de la démocratie républicaine à la Française. Si la laïcité a une valeur, elle la doit uniquement à sa fécondité institutionnelle comme principe. En elle-même, elle n’est pas en effet, selon moi, une valeur.
Il faut compléter ce dispositif par la clarification de la double appartenance de chaque individu : d’une part il fait partie du peuple souverain des citoyennes ou citoyens, et des résidents (résidents pour lesquels d’ailleurs une citoyenneté de résidence est requise par plusieurs associations dont la LDH, par extension des droits accordés aux résidents européens) ; une forte solidarité nationale unit les individus composant ce peuple souverain ; elle garantit l’Etat social et permet donc, par la contribution, un début d’égalité réelle ; mais d’autre part cet individu singulier n’a pas à renoncer pour devenir membre du peuple souverain aux solidarités particulières dont il hérite et ou qu’il choisit.
Les rôles de l’école
L’école lui donne très tôt les moyens de comprendre et d’articuler les deux ordres bien différents des deux espèces de liens : il ne choisit pas les camarades de sa classe, modèle réduit du peuple souverain, mais il choisit ses copains, ses amis ; l’école doit lui apprendre à bien voir dans le groupe classe le modèle du peuple citoyen ; mais elle doit aussi permettre à chaque élève de développer sa sociabilité librement, de manière autonome, sans lui imposer de renoncer aux sociabilités héritées : il doit apprendre à composer ces sociabilités nouvelles et anciennes, à les faire interagir, à les hiérarchiser car elles ne sont pas du même ordre ; et il doit aussi pouvoir en jouer car elles constituent, avec les savoirs, les compétences et l’autonomie de jugement qui en résulte nouvellement acquise à l’école, sa vraie richesse. Comme citoyen, chacune, chacun est substituable à n’importe quel autre, et comme individu chaque sujet singulier est irremplaçable, en sûreté ; et la justice et le droit ne reconnaissent d’ailleurs que les personnes individuellement responsables.
Autre fonction de l’école : chacun y apprend aussi, en France, depuis très longtemps à rire, à ne pas se prendre au sérieux, ce qui n’exclut pas au contraire le travail sérieux. En lisant les fabliaux, la Fontaine, Rabelais, en jouant le Molière du « Tartuffe » ou de « Don Juan » ou le Beaumarchais du « Barbier », ou le Beckett de « Fin de partie » ou de « En attendant Godot », en lisant « les Provinciales » de Pascal, ou Voltaire, Diderot, ou Flaubert, ou Proust, le rire devient formateur et garant de l’autonomie laïque de chacune et chacun, même vis-à-vis de la religion. Il permet de différencier, en les opposant, la crédulité, une faiblesse, un défaut, et la croyance ou la foi, qui peut, elle, au contraire, donner la force. Mais un peuple unanimement croyant peut être un peuple obéissant, ce que les politiques ne manquent jamais d’exploiter. L’emploi indu intimidant et normatif de la religion dans le sens de la face de carême, de l’ascèse ou de la continence ne concerne que celles et ceux qui décident de les observer individuellement. Cette autonomie de chaque sujet, qui reste par ailleurs lié et solidaire autant qu’il en décide, est indispensable pour l’authenticité de toutes, tous, et des religions elles-mêmes si l’on veut bien être honnête. Pour bien vivre ce rire, chacune, chacun doit être reconnu pour ce qu’elle ou ce qu’il est de manière à pouvoir partager la connivence des spectateurs complices de la scène. Aujourd’hui, cette connivence est difficile à établir dans une société sous pression, à la limite de l’éclatement, pression que certaines et certains au contraire ne cessent d’accentuer.
Sortir définitivement de la confusion longtemps recherchée entre religion et politique
Les religions le plus souvent, et toujours les régimes politiques plus ou moins autoritaires qui les instrumentalisent, savent parfaitement que deux énergies leur échappent a priori totalement : celle du rire et celle du sexe. Donc limiter ces énergies, les contrôler, les normer, assure le contrôle de toute société et ces opérations de cadrage et de contrôle deviennent un instrument essentiel de tout pouvoir théologico-politique ou même purement politique dans ses versions non démocratiques. Au contraire toute démocratie permet à celles et ceux qui le désirent la posture libertine ou libertaire, ironique ou vivement anarchiste, de manière raisonnable tant qu’autrui n’a pas à en souffrir, à être traité comme un objet, tant que personne n’est désigné ni au mépris ni à la haine.
Toute censure, toute constitution du blasphème en délit sont des régressions possibles et doivent être combattues comme telles, mais aussi toute imposition aux femmes d’une discrétion ou d’une invisibilité inégalitaire, comme si le désir ne les concernait pas à égalité. Les limites de ce qui est humainement admissible s’imposent dans toute société comme les prescriptions définitives du meurtre, de la violence, de la torture, de la pédophilie ou de l’inceste ; mais les prescriptions particulières de chaque religion dans ces domaines ne concernent que celles et ceux qui s’en réclament, comme dans d’autres domaines. L’esprit de sérieux imposé et hypocrite pour contourner la force du rire et du ridicule même en matière religieuse, et la contrainte en matière sexuelle à se soumettre à des règles fondées sur une nature humaine réputée intemporelle et définitive contre toutes les évidences anthropologiques du travail du temps sur les mœurs et leurs normes, sont évidemment abusives et inadmissibles.

La liberté est la règle
Le droit reconnu à l’homosexualité et au mariage homosexuel, la maîtrise par les femmes de leur sexualité et la possibilité d’avorter restent des acquis sur lesquels toute restriction serait gravement régressive. La libre expression et diffusion des œuvres par exemple de Salman Rushdie mais aussi de Kamel Daoud auteur de « Meursault, contre-enquête » parmi tous les écrivains qui moquent et dénigrent toutes les religions, et simultanément le mariage pour toutes et tous, requièrent le même combat laïque énergique et rabelaisien contre les chafouins, « les cagots et les bigots », à la fois hypocrites et ignorant le plus souvent leur religion elle-même.
Dans ces matières d’ailleurs, la religion ne souffre en fait que dans la tête de ceux qu’elle asservit. Les convictions ne doivent pas devenir pour ceux qui les revendiquent des identifications meurtries et potentiellement meurtrières. Le même Pascal polémiste qui pour défendre les jansénistes moque le jésuite un peu sot et simplet des « Provinciales », ce jésuite qui en cela ressemble au Sganarelle cafouilleux catéchiste de Don Juan, est simultanément le savant physicien expérimentateur de la pression atmosphérique, le mathématicien probabiliste, l’apologiste du pari sur l’existence de Dieu, l’auteur des « Pensées » et le mystique. Il écrit aux Jésuites qu’il moque : « En vérité, mes Pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion, et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes (il faut comprendre par « ceux » « vous-mêmes » et « vos opinions »).» (Provinciales, 11° lettre). Remarque à mon sens toujours pertinente. Pascal met les rieurs de son côté, paraît divers, cohérent et parfaitement libre ; même si cette désertification des espaces qu’entraîne la science moderne, Dieu n’y étant plus présent, l’angoisse par ailleurs. Il sépare néanmoins en ordres de pensée étanches, l’ordre de la science, de l’observation raisonnée et du calcul, l’ordre du politique et de la souveraineté, et l’ordre de la foi et il affirme : « l’homme passe infiniment l’homme ».
A l’époque même où Molière, Spinoza, ou Hobbes, ses contemporains dans des domaines divers, ont sur les mêmes sujets d’autres analyses ou d’autres exigences. La pluralité même religieuse et l’interrogation sur les fonctions de la religion et la souveraineté de l’Etat s’imposent simultanément dans toute l’Europe moderne et constituent une part de ce qu’on désigne par modernité. La personnalité multiple de Pascal montre bien qu’il s’agit moins de critiquer les convictions que de mettre en cause le rôle d’intimidation et de pouvoir qu’on entend leur faire jouer, de la place qu’on leur accorde. Aussi répandues et fondées qu’elles soient, les convictions « même religieuses » ne sont jamais unanimement et ne peuvent jamais être celles de toutes et de tous ; donc elles ne peuvent plus jamais fonder les lois civiques et politiques qui elles au contraire doivent valoir pour toutes et pour tous. Là aussi la liberté, les libertés, sont la règle et leurs limitations doivent demeurer l’exception.

Importance de l’anthropologie religieuse
Pour autant, faire une croix sur les religions qui seraient nécessairement liées à « l’âge théologique » de l’espèce humaine, et donc passées ou dépassées, dans la tradition positiviste d’Auguste Conte, n’est plus aujourd’hui une position ni sérieuse ni soutenable. Elle ne l’était déjà plus à l’époque de Maurice Allard cité plus haut, même si le combat anticlérical et anti religieux a contribué massivement à la possibilité et à l’émergence du principe de laïcité. L’anthropologie contemporaine montre au contraire l’extraordinaire richesse de l’apport que fournissent les religions dans la construction de l’humanité de l’espèce humaine. Même dans la construction moderne des « Droits de l’Homme », Danièle Lochak montre par exemple le rôle fondamental des théologiens et des juristes chrétiens de Salamanque qui réagissent lors de la conquête des Amériques à la suite de Las Casas et imposent une universalisation de l’humaine condition sous toutes les latitudes, et donc la possibilité de l’égalité et du droit naturel pour toutes et tous qui s’impose par la raison. En effet dans la mesure où les Indiens n’étaient pas décrits dans la Bible, certains colonisateurs avaient posé la question de savoir s’ils avaient une âme ; en cas de réponse négative des autorités ecclésiastiques, les colonisateurs se seraient autorisés à traiter les Indiens d’Amérique comme du bétail. Ajoutons que la lutte pour l’égalité entre blancs et noirs menée de manière pacifique par Martin Luther King dans les années 60 aux Etats-Unis n’a aucun sens hors de son engagement religieux et que « I have a dream » doit être aussi entendu comme une prophétie de type chrétien.
Il est donc possible, contrairement à la prophétie d’Auguste Conte, qu’une espèce humaine définitivement post-religieuse reste à jamais une vue de l’esprit. Les livres que certains considèrent comme saints une fois ouverts ne se referment jamais et restent l’objet d’une lecture infinie dans leurs interprétations même quand beaucoup les ont refermés ou ne les ont jamais ouverts. Toutes et tous doivent cependant trouver leur place, vivre ensemble, coopérer, interagir. Il faut s’y faire ; et tirer toutes les conséquences du réel même inattendu et surprenant qui s’impose à nous.
En effet, à la grande surprise de beaucoup parmi nous aujourd’hui, les religions montrent une sorte de résilience qui ne se réduit pas à leur seul aspect conservateur ou réactionnaire, insupportable comme nous l’avons souligné par ailleurs. L’idée qu’une sécularisation complète les menace de disparition fait aussi partie des soucis de celles et ceux qui professent ou dirigent les religions. L’écart s’accroît alors entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, ou n’y croient plus, pour reprendre les termes d’Aragon, entre celles et ceux qui vivent et pensent hors de toute référence religieuse, et ceux et celles pour qui la religion demeure essentielle, comme le montre par exemple le texte posthume de Kolakowski paru dans « Commentaires » et intitulé en provocation volontaire, « Jésus ». Le risque de l’exaspération réciproque et de l’intolérance haineuse, souligné par Olivier Roy récemment dans Le Monde, s’accroît tous les jours (voir aussi une interview récente du même dans Ouest France). La visibilité religieuse blesse apparemment et offusque celles et ceux qui se disent sans religion. Et le risque réciproque, induit par le précédent, de l’instrumentalisation de la laïcité, brandie par les uns pour tenir les autres en respect, lesquels peuvent y voir l’incarnation du malin, ce que quelques très rares exploitent d’ailleurs jusqu’au crime.

La laïcité est la solution indispensable
Or la laïcité n’est pas le problème ni l’emblème d’un camp mais la solution indispensable pour toutes et tous. A plusieurs conditions toutefois : la laïcité est un principe général sinon universel d’organisation et de distribution, un dispositif, fondé en philosophie politique, mais non une idéologie ; elle ne postule pas de jugement sur les convictions, mais leur assigne leur place, leur rôle et leurs limites ; ajoutons d’ailleurs pour libérer la laïcité de toute équivoque, que l’Etat démocratique républicain qu’elle contribue à instituer n’est pas le prescripteur d’une morale ; il n’est pas le gardien du bien, ce n’est pas son affaire ; d’où l’impossibilité aujourd’hui d’une morale laïque et de son enseignement, que mettaient en avant Ferry et Buisson en 1881-82 ; les mœurs ont changé ; les lois encadrent désormais les comportements par des limites hors desquelles ces comportements deviennent inhumains, ce qui est très différent ; mais à l’intérieur desquelles plusieurs conduites sont possibles, selon des choix moraux et des observances plurielles et compatibles ; il existe plusieurs manières de mener sa vie bonne et la responsabilité individuelle s’accroît dans le choix des normes qui ne sont plus seulement sociales, mais relèvent partiellement de la responsabilité de chacun ; ce que beaucoup regrettent dans un monde qu’ils jugent « anomique », alors qu’il est seulement humainement plus riche et moins déterminé, à la fois plus libre et plus solidaire. La résistance au nihilisme est aussi de la responsabilité de chacune et de chacun.
Les tâches de l’école ont donc changé dans ces domaines. Elle n’est pas prescriptrice mais chargée de l’autonomie du jugement de chacune et chacun, comme le souhaitait et le postulait déjà Condorcet. L’Etat se contente d’être juste, tâche énorme, qui implique une justice indépendante par le droit et, au minimum, une égalité des conditions par l’impôt progressif, les services publics et la redistribution ; c’est la seule valeur de référence propre au politique comme le démontre Rawls, ce que suggérait déjà la lecture de La République de Platon.
La reconnaissance, et donc l’acceptation et la connaissance, de toutes et de tous par tous les autres, y compris dans leurs singularités et leurs particularités, et de leurs droits fait aussi partie des tâches individuelles et collectives nouvelles en commençant dès l’école. En citant Michel Foucault, Axel Honneth qui a succédé à Jürgen Habermas à la tête de ce qu’on appelle l’Ecole de Francfort en sciences sociales et humaines, attire l’attention depuis trente ans sur l’urgence de ce travail vis-à-vis d’un monde pluriel, multiple et multipolaire. Pour vivre ensemble, l’acceptation d’autrui, la connaissance et la reconnaissance non juridique mais humaine de ses singularités et de ses particularités même convictionnelles, l’échange, le partage, l’interaction dialectique réciproque, le débat, le conflit réglé et la coopération sont indispensables, comme Hegel, analysé par Honneth, le démontrait déjà. Une société libre est une société d’individus libres et responsables, mais aussi une société démocratique dialectique interactive qui règle ses conflits par l’Etat de droit. La lutte de tous contre tous selon Hobbes n’a d’issue démocratique que dans la reconnaissance réciproque qui fait à chacune et chacun sa place. Sans autre condition préalable, comme l’égalité qui la fonde.
L’Etat n’est pas non plus le gardien du vrai, qui ne ressort, en sciences, que du jugement des pairs internationaux et n’admet pas d’autres critères. Condorcet, secrétaire de l’Académie des Sciences, redoutait déjà l’Etat endoctrinant et dogmatique, hiérarchisé à la manière spartiate. Il préférait l’isonomie démocratique athénienne, d’ailleurs très idéalisée par les modernes.
L’école ne dépend donc pas non plus de l’Etat pour la recherche de la vérité ; celle-ci est soumise à des critères indépendants de type académique ce que les élèves doivent comprendre et mettre en œuvre très tôt dans leur scolarité en apprenant et en pratiquant les principes de l’honnêteté intellectuelle, de l’observation, de la recherche individuelle et partagée, de la preuve, du rôle du raisonnement individuel, de la raison, et du jugement critique quelles permettent.
Ainsi le principe de laïcité peut permettre au régime démocratique républicain à la Française qu’il contribue à configurer de donner son optimum en matière de liberté, d’égalité, de droits reconnus et garantis et de fraternité solidaire, et ne peut donc être annexé par aucun camp du débat démocratique, surtout pas l’extrême droite quand elle prétend y entrer.
Faire respecter une laïcité procédurale
Les formes populaires des religions tendent il est vrai, par l’émotion religieuse partagée par quelques-unes et quelques-uns, à l’oubli de la nécessaire primauté du politique seul vraiment universel, du contrat social à faire vivre chaque jour avec toutes et tous les autres. L’acceptation de la religion des autres entraîne réciproquement pour toutes et tous sa nécessaire banalisation, et l’acceptation de cette banalisation par les pratiquants eux-mêmes de cette religion, une parmi d’autres, et beaucoup d’individus non religieux. Son éventuelle portée normative ne concerne que ceux qui l’acceptent et la revendiquent. Les autres n’en n’ont rien à faire. Nous devons nous atteler à travailler ces écarts, ces dissonances, ces crispations d’un monde complexe où toute réponse simpliste est inévitablement non pertinente, périlleuse, nécessairement invalide. Commençons donc à faire d’abord respecter une laïcité procédurale.
Enfin, même si les divergences et les conflits demeurent et font l’objet de débats, une nécessaire entente minimale doit exister sur les règles : il existe bien une éthique commune et restreinte de la démocratie républicaine, que l’école doit faire partager dès ses débuts par une pratique elle-même démocratique réglée, juste, non arbitraire, pour apprendre par exemple à se conduire et à utiliser la loi et le droit en définissant et en respectant les droits et les responsabilités des élèves et, symétriquement, les droits et les responsabilités des personnels et des parents.

Il faudrait ajouter à ce début de réflexion plusieurs parties : le Pape et l’empereur depuis Constantin, et l’exception romaine occidentale ; l’Eglise médiévale et la Chrétienté, ses limites dans tous les domaines, et les interactions avec les autres religions ou civilisations ; Renaissance, Réforme et modernité ; l’Eglise Catholique affaiblie au 18ème siècle ; quid des sécularisations institutionnelles en France 1789-92 ? L’Eglise réactionnaire et prospère au 19ème siècle ; la montée et les différentes formes de l’indifférentisme et de l’agnosticisme ; le catholicisme au 20ème siècle ; les interactions des modes de pensée religieux avec les modes de pensée économiste ou collectiviste ; les particularités et la complexité des mouvements religieux divers, regroupés et simplifiés par le mot Islam, et leurs instrumentalisations morales, sociales ou politiques qui apparaissent plus criantes, sinon plus menaçantes, que jamais ; les sociétés non politiques ; existe-t-il des sociétés non religieuses ? Les origines mollétistes de la loi Debré, etc. Ceci n’est évidemment qu’un début. Un travail militant à poursuivre.


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