Vers une Europe post-occidentale

Nilüfer Göle

Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam.

Éditions La Découverte. Paris 2015. 20€

par Sonia Dayan-Herzbrun dans La Quinzaine Littéraire, n° 1131, juillet 2015

 

Voici plus de vingt ans que Nilüfer Göle interroge l’islam contemporain, en étudiant l’entrée de l’islam dans la sphère publique européenne, et en émettant l’hypothèse de modernités multiples, qui ne sauraient se réduire à un seul visage. Entre 2009 et 2013, elle a mené une vaste enquête (entretiens et discussions de groupe) dans vingt et une villes de différents pays européens où l’islam a fait irruption, devenant visible dans des espaces où on ne l’attendait pas, et qui sont ceux du vivre en commun. L’historienne Jocelyne Dakhlia, a mis en lumière, dans un ouvrage consacré aux musulmans dans l’histoire de l’Europe[1], la longue présence musulmane dans l’espace européen, mais aussi son peu de visibilité. C’est bien cette nouvelle expression publique de la foi par des musulmans qui cherchent à suivre les prescriptions religieuses dans leur vie quotidienne, sans plus se cacher, qui interroge. Nilüfer Göle ne la lie pas aux attentats, aux tueries, qui menacent les valeurs constitutives de la démocratie occidentale, et qui certes se situent dans une longue chaîne de controverses dont ce livre présente une remarquable analyse, mais qui sont condamnés, faut-il le rappeler, par la très grande majorité des musulmans vivant en Europe. L’Europe, dont il est question ici, est plus culturelle que politique : c’est l’Europe hantée par le spectre de l’islam, pour reprendre l’expression naguère utilisée par Maxime Rodinson et Edward Said. Elle englobe la Suisse, où a eu lieu en 2009 un referendum pour interdire la construction de minarets, ou encore la Turquie et la Bosnie, – tous pays qui ne font pas partie de l’Union européenne, mais qui sont autant de lieux de rencontre avec l’islam. Rencontre, au sens où la rencontre peut être duel ou dialogue.

Même si ce livre peut se lire comme une réponse tranquille à l’islamophobie, ce n’est pas la construction de l’islam comme problème[2] qui intéresse la sociologue, mais au contraire l’islam, sous ses formes diversifiées, tel que le vivent aujourd’hui les « musulmans ordinaires » citoyens d’un pays d’Europe, mais aussi les non-musulmans. La guerre en Bosnie avait mis en évidence l’existence d’un islam d’Europe. Celui-ci s’est implanté dans bien d’autres lieux traçant des configurations et des hybridités diverses. Si, comme le fait Nilüfer Göle, on prête attention aux transformations en cours dans la vie quotidienne des Européens et des Européennes, on voit se dessiner non pas une Europe binaire, scindée en deux, dans laquelle s’opposeraient musulmans et Européens, mais quelque chose qui ressemble à un tapis, tissé avec des fils de toutes les couleurs, « un tapis tissé par les multiples fils des citoyens, musulmans et non-musulmans, un produit collectif, presque anonyme, mais avec des motifs distincts indiquant les nouvelles manières de faire » (p.25). L’Europe, vue sous ce regard, est le lieu d’une créativité publique que dans sa démarche de recherche, l’équipe dirigée par Nilüfer Göle, n’a cessé d’encourager, incitant à remplacer le rejet et l’anathème par la controverse démocratique.

Les controverses dont l’islam est l’objet en Europe proviennent de ce que les musulmans ont pris leur place dans la cité en donnant à voir leur singularité, et en se revendiquant donc comme européens et musulmans. « Leur demande d’islam témoigne en elle-même de leur niveau d’intégration, car les revendications telles que la construction de mosquées, le port du voile ou l’alimentation halal montrent l’engagement des musulmans dans le vécu européen » (p.74). Ce sont elles que l’équipe animée par Nilüfer Göle a utilisées comme fil directeur et comme élément déclencheur de leur quête de démocratie ouverte. A l’intérieur d’ « espaces publics expérimentaux » inventés sur le modèle du théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal, les chercheurs ont rassemblé des groupes de discussion, selon un dispositif permettant à tous ceux qui en faisaient partie (musulmans et non-musulmans, croyants et non-croyants) d’entrer dans un véritable débat où chacune et chacun devait être en mesure d’examiner les images préconçues dont il ou elle était porteur, de façon à explorer « les conditions nécessaires pour pouvoir dépasser un rejet réciproque et aller vers une reconnaissance mutuelle » (p.84).

Il devenait ainsi possible d’expliciter les termes des controverses, qu’elles concernent la prière publique, la construction de mosquées pourvues ou non de minarets, l’art et les représentations, le voile des femmes, la question de la charia et celle du halal. La recherche aboutit ici à une véritable expérimentation politique d’un espace public à la fois pluriel et démocratique. Mais cette expérimentation s’est parfois soldée par un échec, comme à Bologne où face à des musulmans désireux de dialoguer, les sympathisants de la Ligue du Nord n’ont pu que mobiliser leur haine. Le conflit et la mésentente font partie du jeu démocratique. Dans ce cas, cependant, il ne s’agissait plus de relation conflictuelle avec l’autre mais « de la négation de l’autre et d’un refus de partager l’espace » (p. 104). A l’inverse la construction en cours de la grande mosquée de Cologne, avec son dôme en forme de deux mains enlacées, qui, selon son architecte non-musulman Paul Böhm, symbolise le dialogue entre les religions, montre comment il est possible de « créer du commun par le partage du sensible » (p.127). Les habitants de Cologne sont presque aussi fiers de la nouvelle mosquée que de leur cathédrale.

Tout au long de son livre, Nilüfer Göle nous donne à voir des lieux où s’inventent de nouveaux rapports de visibilité entre l’islam et l’Europe, comme cette mosquée de Cologne, mais aussi comme la mosquée Sakirin, dite mosquée féminine, d’Istanbul. Elle nous donne aussi à voir de nouveaux visages, en particulier ceux d’une nouvelle élite féminine urbaine et musulmane. Parmi elles (mais elles sont nombreuses) Asmaa Abdol-Hamid, une femme politique danoise, voilée, certes, mais affirmant des convictions « féministes et socialistes » (p.171). C’est l’occasion pour Nilüfer Göle de nous inciter à la réflexivité : dans les démocraties, dites avancées, les normes sexuelles ont acquis de plus en plus d’importance, alors que les femmes musulmanes peuvent à la fois aspirer à suivre leur trajectoire de vie personnelle pour conquérir de nouveaux espaces professionnels et publics, tout en signalant par leur voile « un régime de la sexualité protégée et contrôlée » (p.179), ce qui implique, par ailleurs qu’elles opèrent une double distanciation vis-à-vis des normes majoritaires en Europe, et dans l’islam patriarcal d’où elles proviennent. Entre ces systèmes de normes, ne pourrait-on inventer des formes de dialogue et d’accommodements ?

Nilüfer Göle suggère, mais ne prend jamais parti, si ce n’est contre le rejet et la violence, qu’elle soit réelle ou symbolique. Mais l’intelligence de son regard et de son écoute nous rend sensible à toute la créativité dont sont porteurs les jeunes musulmans européens, dans les domaines de l’art, de l’alimentation, de la sexualité. « Les deux figures extrêmes, écrit-elle, la femme en burqa et le croyant homosexuel, cristallisent de la manière la plus paradoxale la tension entre la personnalisation de la foi, la normativité islamique et la culture de la sexualité en Europe » (p.240). A la suivre tout s’éclaire et fait sens, depuis l’affaire des caricatures jusqu’à celle des « styles de vie halal ». Et on voit poindre la possibilité d’une Europe qui au lieu de continuer à se provincialiser, selon les termes de Dipesh Chakrabarthy, ou de se refroidir, pour devenir comme ces « sociétés froides » dont parlait Claude Lévi-Strauss dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, entendant par là des sociétés dont le souci dominant est « de vouloir persévérer dans leur être », accepte de se transformer et d’entrer à nouveau dans l’histoire. Une telle Europe, qui cesserait de se définir comme exclusivement occidentale, en s’opposant à un Orient nécessairement inférieur, pourrait alors s’ouvrir à un véritable universel construit à partir d’une pluralité assumée. Tel est le message politique que contient ce beau livre, rigoureux, intelligent, sensible et courageux. On espère qu’il sera entendu.


[1] Jocelyne Dakhlia et Bernard Vincent, Les musulmans dans l’histoire de l’Europe. T. 1, Une intégration invisible, Albin Michel, 2011 et Jocelyne Dakhlia et Wolfgang Kaiser, Les musulmans dans l’histoire de l’Europe. T.2,Passages et contacts en Méditerranée.

[2] Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie ; comment les élites françaises sfabriquent le « problème musulman ». La Découverte, 2013.


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